L'annexe du Sablier

Auteur : Fuligineuse. Espace de stockage de petites fictions courtes et autres textes éventuellement poétiques

04 novembre 2009

Le crayon noir

Pendant que j’essayais en vain de lui louer un vélo, elle a ramassé sur la chaussée de la rue de Marseille un crayon tout noir et bien effilé qu’elle m’a donné. Je l’ai mis dans mon sac. J’étais très contente d’avoir un nouveau crayon, en plus tout noir. Cela tombait à pic car nous allions voir l’exposition de Soulages et j’allais pouvoir prendre des notes sur toute cette peinture de noir avec mon crayon noir. Finalement nous y sommes allées à pied. Avant d’entrer elle a mangé un pain au chocolat, la trace de chocolat noir brillant préfigurant la matière acrylique sensuelle du peintre de Rodez.

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Wols : Le fantôme bleu

Musée Ludwig, Cologne

 

Le crayon avait même une gomme noire. Il portait deux inscriptions. La première était www.hatjecantz.de. Je suis allée voir à cette adresse, par chance le site a une version anglaise car je ne parle pas allemand, et j’ai vu que c’est un éditeur de livres d’art et de photo. La seconde : « Die Kunst wird nie zu Ende sein », Wols. Je vois bien qui est Wols, peintre et photographe surréaliste, mais pour la citation, cherchons la traduction automatique, qui sait ? Il en sortira peut-être quelque chose de surprenant. Le poisson Babel me répond « L’art ne sera jamais fini ». Reverso dit en écho : « L'art ne finira jamais ». Moi, je veux bien. En attendant, les lumières de la ville ont brillé toute la journée, malgré le soleil d’octobre.

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09 juin 2009

Jeux de glaces

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du néant l’attraction chose voluptueuse
m’a capté dans ses lacs par un étranglement
et me tourmente en vain la mer tumultueuse
de cette vérité dont le miroir te ment
avec elle en plongeant dans ses yeux de tueuse
et conduit jusqu’au bord ténu d’éclatement
d’une impulsion gravie la cîme impétueuse

fuligineuse
image : Caspar David Friedrich,
Morning in the Mountain, 1822.
Musée de l'Ermitage, St Petersbourg
source : Web Gallery of Art

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03 mai 2009

Fixé sur l’étrave


Il est certainement très tôt. Deux pigeons, sur le rebord de mon balcon, s'ébrouent sous l'averse. Ils viennent probablement du petit bois de sapins, que l'on voit à l'horizon et où l'enfant va se promener quelquefois. Je songe sérieusement à m’installer au grenier. J'y serais plus tranquille que dans la maison, où je suis continuellement dérangé par des visiteurs importuns. La hauteur sous plafond me donnerait une exaltation particulière, une sorte de légère ivresse. Je vois un homme qui entre dans une pièce dépourvue de meubles, à l’exception d’une table sur laquelle est placé un livre. Il pose la main sur le livre et la retire aussitôt comme si la reliure de cuir fané l'avait brûlée… Soudain il jette à terre le livre, qui tombe à l’envers et retste ouvert, béant. L’homme se saisit, à la place, d'un gros dictionnaire qu’il se met précipitamment à feuilleter. Les pigeons roucoulent avec ostentation. Un garçon malingre apparaît dans l’encadrement de la porte et a un mouvement de recul. L'homme lui fait signe de rester, ils ont encore beaucoup à se dire. Il veut lui parler de la beauté de la sonate qu'il vient d'entendre. Il considère ses interlocuteurs habituels comme une bande de singes savants qui cachent leur visage sous divers masques et il a besoin d’un auditeur plus fiable. Je considère cela comme un privilège qui ne cesse de provoquer mon étonnement. Je devrais encore décrypter le message secret reçu de la religieuse, mais il me faut pour cela surmonter ma paresse.

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28 avril 2009

La confession malicieuse

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Le crépuscule est venu.Aucun souffle de vent, pas la moindre petite brise. Pas une feuille qui palpite dans la pénombre de cette atmosphère glacée. J'ai froid et je tape en vain mes pieds sur le sol pour me réchauffer. Il semble que l'hiver doive être le plus dur que l'on ait jamais connu dans cette contrée qui n'est pourtant guère avare de promesses. Pour alterner, le me frappe la tête contre la muraille, attendant l'arrivée programmée du corbeau et du chien. Lequel sera là le premier ? Quand le réveil pourra-t-il se produire ? Je scrute les nuages : des formes humaines s'y dessinent, des odalisques allongées. Je les observe comme je ferais d'une commode Louis XV dans une vitrine d'antiquaire. La femme que j'aime a disparu. Je crois sans cesse apercevoir sa silhouette errante, jusqu'à ce que le génie des lieux vienne me démentir. Je le provoque pour un duel au pistolet. Le dilemme qui me taraude : être ou paraître ? Pour y répondre, il vaudrait mieux que je mette mon chapeau. Je ne veux pas avoir l'air d'une girouette. Je préfère que l'on m'exile à vie dans un désert de velours. J'y planterai quelque graine égarée. Il me semble entendre un battement d'ailes : ce doit être le corbeau.

Image : Max Klinger, Le Gant (source : http://artslivres.com)

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15 avril 2009

Les voyelles du silence

Dehors, j'ai trébuché sous le regard des fauves. Aucun bruit ne permettait de conclure à l'absence des libellules. Mais perdu ou peut-être pendu dans l'orage, je tournoyais comme une girouette qu'un diable cornu aurait pris un malin plaisir à faire aller en cercle, méchamment scruté par quelques sorcières couvertes de bijoux. Couvrant mes yeux de la main, je suis rentré dans la salle obscure. L'horloge y tictaquait régulièrement, rythmant la splendeur de l'hiver. Je me tenais près de la porte, et assuré des prodiges, je brandissais un long couteau tordu. J'allais en user bientôt à l'égard des statues : mais pas question de lâcher la proie pour l'ombre. Car longtemps, j'avais fréquenté les habitants du château, avant qu'ils ne commencent à jeter des poissons par les fenêtres. J'aimais particulièrement la manière trouble dont ils se livraient à la danse.

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29 mars 2009

Tri sélectif

Tu ne vas tout de même pas croire que je t’aime totalement. Alors pour être clairs :

J’aime bien ta jambe gauche mais pas trop la droite.

Pour les mains c’est le contraire, je préfère nettement la droite.

J’hésite encore entre les épaules et les genoux, je crois que les genoux l’emportent d’une courte tête.

Les sourcils sont superflus.

Les oreilles me plaisent bien, je crois que j’aimerais les percer à jour.

Le ventre n’est pas en cause.

La bouche est incontestable, surtout que les deux lèvres ne peuvent pas être dissociées.

S’il faut mentionner les fesses, on constatera leur pertinence.

Si je ne parle pas du sexe, c’est pour t’embêter.

J’allais oublier les yeux : approbation complète et inconditionnelle.

Comme il serait difficile de faire la ségrégation, je veux bien quand même prendre tout l’ensemble. Mais c’est la dernière fois.

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24 mars 2009

Trop noir

Trop noir, disait-il, trop sombre, trop triste.

Mon café n’était pas trop noir, mais mon poème, peut-être que si

Mon humour n’était pas trop noir, mais mon amour, peut-être que si

Bien des jours étaient trop noirs

Mais pas tes yeux.

 

Ecrit en septembre 2006

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07 février 2009

Abolition

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A la croisée du songe au semblable réduit

La parole entendue imparfait témoignage

D’une absence implorée au piano inconscient

Se ramène au silence en ascèse improbable

 

La pierre plus pesante aux mains la soulevant

Le message gravé des ruines le prolonge

Plonge au coeur du récit dont il manque une page

Celle qui donnerait un autre sens au creux

 

Des départs en échos les trains en sont légion

Qui n’ont pas oublié le puits de la musique

A l’élan projeté en vain sur le mur blanc

Où s’inscrit d’une main insouciante et légère

 

Le mot qui règne encore au lieu de poésie


Image : photo de Ian Britton via Freefoto


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01 février 2009

Corporel

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J’ai toujours caché mes oreilles. Elles ne sont pas pointues mais c’est comme si elles étaient pointues. Je préfère montrer mes ongles parce que je ne les ronge pas. Toutefois en général je mets des gants. J’ai une voix profonde et deux mains de fer dans des gants de velours noir. La question de savoir pourquoi je porte des lunettes de soleil toute l’année n’est pas pertinente. Nul n’est censé ignorer la loi.

Fuligineuse

Image : Jean-Michel Basquiat, Head (1983). Source ici.

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25 janvier 2009

Conversation

- C’est merveilleux ! dit Laura.

Elle a assez souvent cet air ahuri.

- Je suis le nouveau président des Etats-Unis, dit le chien.

- Ce n’est pas vrai, dit le petit garçon, et tu ne dois pas dire des choses qui ne sont pas vraies.

- Ce n’est pas vrai, dit le psychanalyste, et cela montre bien que ce n’est pas un vrai psychanalyste.

Quelqu’un se hasarde de le contredire.

- C’est vrai ça, dit Chloe, il ment.

- Il suffit de faire une règle de trois, dit Ernest.

De son lit, Théophile observe les rayons lumineux des phares qui tournent avant de disparaître.

- Ecoutez donc le silence, dit le chien.

- Tu ferais mieux de la fermer, dit Marie.

- Il n’y a absolument aucun doute, dit Bertrand.

- Regardez, dit le chien. La Nativité c'est la natation.
Ils se taisent pendant un bref instant.

- La Nativité c'est un attentat, dit Nestor.

- Vous avez vu les flamants roses ? dit le petit garçon.

Ils regardent tous du côté du théâtre de marionnettes.

- Il n’y a plus de rosé, dit Charlie.

- C’est comme dans un rêve, dit Clémentine.

- Ça m’aurait étonné qu’on ne parle pas de rêves, dit le psychanalyste.

Le chien ricane.

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