27 avril 2008
L’art de perdre son temps
Prenez
votre temps, déroulez–le avec soin, étendez–le de tout son long, mais ne le
laissez pas déborder. Etrillez–le soigneusement dans le sens du poil avec une
brosse dure. Vaporisez–le d’un extrait spatio–temporel pour renforcer ses
défenses naturelles. Veillez cependant à ce qu’il n’occupe pas trop de place,
car il a tendance à s’étaler sans limite.
Emmenez–le
dans un endroit désert où il pourra trouver sa juste mesure. Choisissez un
arbre suffisamment grand et solide. Attachez votre temps à l’arbre avec sa
laisse, laissez–lui assez de longueur pour qu’il puisse remuer. Informez–le de
vos intentions avec sobriété ; surtout pas de pathos inutile, car il n’en
a que faire. Partez sans vous retourner. Vous êtes libre. Ne laissez pas votre
sentiment judéo–chrétien de culpabilité vous empoisonner l’existence ;
vous avez fait ce qu’il fallait.
22 avril 2008
Chant du pangolin post-moderne

me voici devant vous, je suis le pangolin
au charme mystérieux, au regard opalin
et le son de ma voix n’est-il pas cristallin
quand je déplore ici mon destin orphelin
mon univers est vert et mon milieu salin
bien qu’aimant m’enrouler, je ne suis pas félin
et j’ai peut-être un nez, qui n’est pas aquilin
- pardon si vous trouvez mon propos sibyllin -
je suis las de courir et du four au moulin
de me faire empâter dans tout ce kaolin
je vais partir d’ici, de ce blogue en tremplin
à me carapater je me sens bien enclin
Fuligineuse
28 mars 2008
Fallacieuse effraction
achèvement - l’arbre absorbe aérien l’aspérité
un animal amer admire souvent l’archéologie
le chemin du ciel correspond à l’intangible empire
où le courant délivre les cymbales de folie
la douceur qui dément la fallacieuse effraction
contemple des étoiles le faste silencieux
le fleuve appuie la musique souterraine
le nuage audacieux coule d’un onyx léger
l’image de la mer avale la fenêtre
la pierre qui roule expulse la vallée
ce délicieux délire en des limbes secrets
au bord des icebergs étire sa présence
alors le vent détruit sans préavis le mot précaire
alors la mer envahit le gouffre sonore
jusqu’au point où retentit le cri des étendards
jusqu’au feu qui va prendre et soulever les murs

encore
désordre évanescence des songes
Fuligineuse
image (Mexique) : photo de Luke Stodola via OpenPhoto
22 mars 2008
Trapèzes volants

Assise sur la mince barre cylindrique, la main tenant légèrement une corde si fine qu'on la voit à peine, les cheveux pendant dans le noir, la trapéziste regarde quelque part dans le vide au-dessus des têtes, elle semble fixer les étoiles.
Quelles volutes d'émeraudes sont passées dans son esprit ? Quelles écharpes de brume ont traversé le souvenir des verres brisés ?
Les tigres tournent en rond dans leur cage, leurs grands yeux d'or renversés vers le reflux de leur jungle intérieure. La musique sauvage envahit l'espace sans échancrure. Les garçons gracieux et élancés sautent sur le dos des chevaux blancs à la longue crinière.
Mais la trapéziste ne les voit pas. Quelques larmes ont coulé sur sa joue nacrée, évaporées avant d'arriver au sol.
Fuligineuse
Texte initialement publié sur Wikipen.
Image : Solveig Dommartin dans Les Ailes du Désir de Wim Wenders (source Le coin du cinéphage)
20 février 2008
Une plage de sable noir
Depuis que j'étais entré dans cette pièce, je ne voyais plus qu'en noir et blanc. Une vaste plage de sable noir avait envahi ma tête lasse. J'aurais pu devenir l'ange gardien d'une chanteuse de rock ou tenir un salon de thé au riz. En prenant le train de nuit sans bagages, la bouche cachée dans le creux de la main. Chacun a un squelette dans son placard, une image de sang qui revient dans votre cauchemar le plus habituel. Il n'y a qu'à faire une promenade nocturne, sans lumière et sans souliers. Les disciples venaient écouter le maître et le prenaient pour un génie. Il avait échappé un jour au couloir du condamné et connu une nouvelle naissance. De quelle blessure s'agissait-il, reçue au bord de l'étang ? Pourrait-il encore emprunter les escaliers qui montent vers la voie lactée ?
Depuis que j'étais monté dans le train de nuit sans bagages, une vaste plage de sable noir avait envahi ma tête lasse. De quelle blessure s'agissait-il, reçue au bord de l'étang ? J'aurais pu devenir l'ange gardien d'un salon de thé au riz. Chacun voit un squelette, dans son cauchemar le plus habituel, emprunter les escaliers. En prenant une chanteuse de rock, la bouche cachée dans le creux de la main. Il n'y a qu'à faire une promenade nocturne, dans une image de sang qui revient sans lumière et sans souliers. Dans cette pièce, je ne voyais plus qu'en noir et blanc. Les disciples venaient au couloir du condamné écouter le génie et le prenaient pour un maître. Il avait échappé au placard, un jour. Pourrait-il encore connaître une nouvelle naissance et aller vers la voie lactée ?
Depuis que j'étais devenu l'ange gardien d'une chanteuse de rock, j'avais échappé un jour au cauchemar le plus habituel et connu une nouvelle bouche. En prenant le train de nuit sans squelette, la naissance cachée dans le creux de la main, reçue au bord de l'étang. Chacun a un bagage dans son placard, une image de sang qui revient dans votre couloir du condamné. Il n'y a qu'à faire une promenade nocturne, emprunter les escaliers. Une vaste plage de sable noir avait envahi ma tête lasse. J'aurais pu tenir un salon de thé au riz, où les disciples venaient écouter le maître et le prenaient pour un génie. De quelle blessure s'agissait-il ? Je ne voyais plus qu'en noir et blanc. Entré dans cette pièce, pourrait-il encore monter, sans lumière et sans souliers, vers la voie lactée ?
Fuligineuse
Texte initialement paru sur le site Wikimaginaire
27 janvier 2008
Chou blanc
Une fois de plus j’avais fait chou blanc. Cela ne me faisait pas rire, ou alors rire jaune. Certes, je ne suis pas de ceux qui voient rouge à la moindre contrariété. Mais tout de même, cela me donnait envie d’aller me mettre au vert. Histoire de ne pas trop broyer du noir. Parce que la seule idée de tomber dans la déprime me fait une peur bleue.
Fuligineuse
17 janvier 2008
Fractales
première
fractale
debout
dans le prélude
- dont
je ne veux démordre -
je
commence à graver le chaos
je
trace sur le cristal de fastueuses écorchures
la vision
fragile se garnit d’encoches
des
nuages affligés se traînent
et au
milieu des épines froides
un épervier
démesuré gravit
la gestation
flottante qui tremble
pour
démantibuler le simulacre
le corbeau
délimite précisément
le coteau
précaire qu’il va jouer
prostré
dans le caniveau il échoue
tandis
que
je
secoue du haut du balcon
un baldaquin
funèbre à entendre
une
station balnéaire qui prétend
trier
ses escaliers en spirale
d’une
morne plaine éclaboussée de rires
deuxième
fractale
debout
dans le préfixe
-
que je ne veux détenir -
je
commence à gravir le tapis
je
trace sur le givre de somptueuses encâblures
la
vision fracassée se garnit d’encrages
des
nuages effrayés se traînent
et
au milieu des équinoxes fraternelles
un
ermite décharné gribouille
la
gravitation filante qu'il semble
pour
démanteler l'issue du sacre
le
carreau détermine précisément
le
poteau calcaire qu’il va trouer
orné
dans le carnaval il avoue
tandis
que
je
retourne du haut du sermon
un
brodequin funeste à attendre
une
station thermale qui entend
prier
ses espaliers en stigmates
d’une
corne pleine ébouriffée du pire

Hieronymus Bosch : Le Jardin des Délices (fragment)
- Musée du Prado. Image Web Gallery of Art
troisième
fractale
d’une
morne plainte égratignée de vides
debout
dans le scrupule
à
prier de ses paniers en cristal
-
que je ne veux dépendre -
une
passion qui se prétend caténaire
je
commence à griller le chapeau
d'un
paltoquet fragile à étendre
je
trace sur le canal de somptueuses épluchures
je
secoue du haut du carbone
la
vision tragique qui se garnit d’enclumes
des
images attablées se traînent
tandis
que
au
milieu des murènes fraîches
accroché
dans le préambule vient échouer
un
entonnoir démesuré qui gronde
dans
la gravitation montante qui trace
le
couteau précis qu’il va lécher
pour
dénouer le sortilège
que
le corbeau précisément délimite
quatrième
fractale
d’une
morne plante écartelée de lignes
debout
dans le scriptorium
à
griller de ses papiers en pisal
-
que je ne veux descendre -
une
action qui se prétend séculaire
je
commence à étriller le râteau
d'un
perroquet fertile à entendre
je
trace sur le charnel de somptueuses enluminures
je
secoue du haut de la couronne
la
mission avide qui se nourrit de plumes
des
virages attardés se plaignent
tandis
que
au
milieu des punaises frêles
décroché
dans le vestibule vient embuer
un
équinoxe déplié qui rôde
dans
la grave attention constante qui place
le
corbeau infiniment et déloge
pour
dévouer le cortège
le
couteau pressé qu’il va surgir
Fuligineuse
Série de poèmes initialement parus dans le Wikimaginaire
14 janvier 2008
Complainte du Veilleur de Rosée
Je suis le veilleur de rosée
Et vous écoutez ma complainte
Qui dans la nuit tristement tinte
Sans dire la question posée
Je suis le veilleur de rosée
La nuit est mon grand domicile
Lorsque dorment les imbéciles
C’est la douceur que j’ai dosée
Je suis le veilleur de rosée
Chez moi pas de grands sentiments
Juste un petit pressentiment
De la douleur que j’ai causée
A la fille la plus osée
Celle qui guette mon passage
Celle qui pour moi n’est pas sage
Je suis le veilleur de rosée
Fuligineuse
25 décembre 2007
Testament olographe
Elle avait terminé ses bagages et s'apprêtait à partir. Elle ne bougeait plus, ne parlait plus, absorbée dans l'effort de ne rien laisser paraître. Et ses yeux étaient indifférents comme l'eau froide du canal sous les platanes. Cette simple circonstance avait provoqué un bouleversement considérable. En cherchant à éteindre un feu de cheminée, il s'était fait quelques cruelles brûlures. On peut prétendre, mais on n'est pas vraiment dupe. C'est ce que le patriarche avait précisé dans son testament olographe caché dans le placard où il rangeait ses souliers. Malgré toutes les connaissances que possédait ce puits de science, il ne pouvait maîtriser le temps. En la voyant par la fenêtre, il avait immédiatement pensé que ce devait être la jeune femme du tableau. Elle portait ce jour-là une chemise bleue sombre et c’était la reine de la nuit.
12 décembre 2007
Stupéfaction
Même en cherchant bien loin dans sa mémoire, au temps lointain où il était enfant, il ne voyait personne qui puisse l'approcher. Il cueillait alors des herbes médicinales pour son sorcier de grand-père et son destin n'était pas encore inscrit dans sa chair. Mais par la suite, il avait appris à s'en accommoder, jusqu'à y prendre plaisir. Il avait désormais établi ses propres rites qu'il respectait scrupuleusement chaque fois. Il eut un mouvement de recul en découvrant sur le seuil ce corps qui semblait sans vie. Puis il se rapprocha et constata que la jeune fille respirait encore. Après avoir prononcé son nom, il ferma les yeux comme devant une douleur trop vive. Pour la première fois il se sentait désemparé, incertain de la marche à suivre. Il ne touchait plus terre, il galopait dans les étoiles. Il avait franchi la porte d'ivoire, il était retourné au-delà de sa naissance.
Fuligineuse