09 juin 2009
Jeux de glaces

du néant l’attraction chose voluptueuse
m’a capté dans ses lacs par un étranglement
et me tourmente en vain la mer tumultueuse
de cette vérité dont le miroir te ment
avec elle en plongeant dans ses yeux de tueuse
et conduit jusqu’au bord ténu d’éclatement
d’une impulsion gravie la cîme impétueuse
fuligineuse
image : Caspar David Friedrich,
Morning in the Mountain, 1822.
Musée de l'Ermitage, St Petersbourg
source : Web Gallery of Art
03 mai 2009
Fixé sur l’étrave
Il est certainement très
tôt. Deux pigeons, sur le rebord de mon balcon, s'ébrouent sous l'averse. Ils
viennent probablement du petit bois de sapins, que l'on voit à l'horizon et où
l'enfant va se promener quelquefois. Je songe sérieusement à m’installer au
grenier. J'y serais plus tranquille que dans la maison, où je suis
continuellement dérangé par des visiteurs importuns. La hauteur sous plafond me
donnerait une exaltation particulière, une sorte de légère ivresse. Je vois un
homme qui entre dans une pièce dépourvue de meubles, à l’exception d’une table
sur laquelle est placé un livre. Il pose la main sur le livre et la retire
aussitôt comme si la reliure de cuir fané l'avait brûlée… Soudain il jette à
terre le livre, qui tombe à l’envers et retste ouvert, béant. L’homme se
saisit, à la place, d'un gros dictionnaire qu’il se met précipitamment à
feuilleter. Les pigeons roucoulent avec ostentation. Un garçon malingre
apparaît dans l’encadrement de la porte et a un mouvement de recul. L'homme lui
fait signe de rester, ils ont encore beaucoup à se dire. Il veut lui parler de
la beauté de la sonate qu'il vient d'entendre. Il considère ses interlocuteurs
habituels comme une bande de singes savants qui cachent leur visage sous divers
masques et il a besoin d’un auditeur plus fiable. Je considère cela comme un
privilège qui ne cesse de provoquer mon étonnement. Je devrais encore décrypter
le message secret reçu de la religieuse, mais il me faut pour cela surmonter ma
paresse.
28 avril 2009
La confession malicieuse
Le crépuscule est venu.Aucun souffle de vent, pas la moindre petite brise. Pas une feuille qui palpite dans la pénombre de cette atmosphère glacée. J'ai froid et je tape en vain mes pieds sur le sol pour me réchauffer. Il semble que l'hiver doive être le plus dur que l'on ait jamais connu dans cette contrée qui n'est pourtant guère avare de promesses. Pour alterner, le me frappe la tête contre la muraille, attendant l'arrivée programmée du corbeau et du chien. Lequel sera là le premier ? Quand le réveil pourra-t-il se produire ? Je scrute les nuages : des formes humaines s'y dessinent, des odalisques allongées. Je les observe comme je ferais d'une commode Louis XV dans une vitrine d'antiquaire. La femme que j'aime a disparu. Je crois sans cesse apercevoir sa silhouette errante, jusqu'à ce que le génie des lieux vienne me démentir. Je le provoque pour un duel au pistolet. Le dilemme qui me taraude : être ou paraître ? Pour y répondre, il vaudrait mieux que je mette mon chapeau. Je ne veux pas avoir l'air d'une girouette. Je préfère que l'on m'exile à vie dans un désert de velours. J'y planterai quelque graine égarée. Il me semble entendre un battement d'ailes : ce doit être le corbeau.
Image : Max Klinger, Le Gant (source : http://artslivres.com)
15 avril 2009
Les voyelles du silence
Dehors, j'ai trébuché sous le regard des fauves. Aucun bruit ne permettait de conclure à l'absence des libellules. Mais perdu ou peut-être pendu dans l'orage, je tournoyais comme une girouette qu'un diable cornu aurait pris un malin plaisir à faire aller en cercle, méchamment scruté par quelques sorcières couvertes de bijoux. Couvrant mes yeux de la main, je suis rentré dans la salle obscure. L'horloge y tictaquait régulièrement, rythmant la splendeur de l'hiver. Je me tenais près de la porte, et assuré des prodiges, je brandissais un long couteau tordu. J'allais en user bientôt à l'égard des statues : mais pas question de lâcher la proie pour l'ombre. Car longtemps, j'avais fréquenté les habitants du château, avant qu'ils ne commencent à jeter des poissons par les fenêtres. J'aimais particulièrement la manière trouble dont ils se livraient à la danse.
29 mars 2009
Tri sélectif
Tu ne vas tout de même pas
croire que je t’aime totalement. Alors pour être clairs :
J’aime bien ta jambe
gauche mais pas trop la droite.
Pour les mains c’est le
contraire, je préfère nettement la droite.
J’hésite encore entre les
épaules et les genoux, je crois que les genoux l’emportent d’une courte tête.
Les sourcils sont
superflus.
Les oreilles me plaisent
bien, je crois que j’aimerais les percer à jour.
Le ventre n’est pas en
cause.
La bouche est
incontestable, surtout que les deux lèvres ne peuvent pas être dissociées.
S’il faut mentionner les
fesses, on constatera leur pertinence.
Si je ne parle pas du
sexe, c’est pour t’embêter.
J’allais oublier les
yeux : approbation complète et inconditionnelle.
Comme il serait difficile de faire la ségrégation, je veux bien quand même prendre tout l’ensemble. Mais c’est la dernière fois.
24 mars 2009
Trop noir
Trop noir, disait-il, trop sombre, trop triste.
Mon café n’était pas trop noir, mais mon poème, peut-être que si
Mon humour n’était pas trop noir, mais mon amour, peut-être que si
Bien des jours étaient trop noirs
Mais pas tes yeux.
Ecrit en septembre 2006
07 février 2009
Abolition

A la croisée du songe au
semblable réduit
La parole entendue
imparfait témoignage
D’une absence implorée au
piano inconscient
Se ramène au silence en
ascèse improbable
La pierre plus pesante aux
mains la soulevant
Le message gravé des
ruines le prolonge
Plonge au coeur du récit
dont il manque une page
Celle qui donnerait un
autre sens au creux
Des départs en échos les
trains en sont légion
Qui n’ont pas oublié le
puits de la musique
A l’élan projeté en vain
sur le mur blanc
Où s’inscrit d’une main
insouciante et légère
Le mot qui règne encore au lieu de poésie
Image : photo de Ian Britton via Freefoto
01 février 2009
Corporel

J’ai toujours caché mes oreilles. Elles ne sont pas pointues mais c’est comme si elles étaient pointues. Je préfère montrer mes ongles parce que je ne les ronge pas. Toutefois en général je mets des gants. J’ai une voix profonde et deux mains de fer dans des gants de velours noir. La question de savoir pourquoi je porte des lunettes de soleil toute l’année n’est pas pertinente. Nul n’est censé ignorer la loi.
Fuligineuse
Image : Jean-Michel Basquiat, Head (1983). Source ici.
25 janvier 2009
Conversation
- C’est
merveilleux ! dit Laura.
Elle a assez souvent cet
air ahuri.
- Je suis le
nouveau président des Etats-Unis, dit le chien.
- Ce n’est pas
vrai, dit le petit garçon, et tu ne dois pas dire des choses qui ne sont pas
vraies.
- Ce n’est pas
vrai, dit le psychanalyste, et cela montre bien que ce n’est pas un vrai
psychanalyste.
Quelqu’un se hasarde de le
contredire.
- C’est vrai ça,
dit Chloe, il ment.
- Il suffit de
faire une règle de trois, dit Ernest.
De son lit, Théophile
observe les rayons lumineux des phares qui tournent avant de disparaître.
- Ecoutez donc
le silence, dit le chien.
- Tu ferais
mieux de la fermer, dit Marie.
- Il n’y a
absolument aucun doute, dit Bertrand.
- Regardez, dit le chien. La Nativité c'est la natation.
Ils se taisent pendant un bref instant.
- La Nativité c'est un attentat, dit Nestor.
- Vous avez vu
les flamants roses ? dit le petit garçon.
Ils regardent tous du côté
du théâtre de marionnettes.
- Il n’y a plus
de rosé, dit Charlie.
- C’est comme
dans un rêve, dit Clémentine.
- Ça m’aurait
étonné qu’on ne parle pas de rêves, dit le psychanalyste.
Le chien ricane.
22 janvier 2009
Cendres et panaches

S’arrachant d’un élan irrésistible au limon originel, le Sablier renaît encore une fois de ses cendres. Celles-ci, répandues par son sursaut, fertilisent les terres alentour. Le Sablier brosse négligemment ses plumes ternies, ajuste son chapeau de velours dévoré à la bonne inclinaison et se met en route. Sur son passage les marquises s’évanouissent en révérences enchevêtrées, les coqs le saluent d’un chant rouillé et les geôliers libèrent les prisonniers sur lesquels la grâce tombe comme une giboulée de mars. Le Sablier sifflotte pour harmoniser les bruissements de conversations qui foisonnent autour de lui. Un troupeau d’anges fanfarons aux joues un peu sales veille à la présence des bouquets, des passementeries et autres salmigondis. Le Sablier passe les mensonges au tamis et garde les plus gros dans un garde-mensonges, réservoir dont il tirera à l’occasion des arguments imparables pour faire trébucher les politiciens. Tandis que le jour tire désespérément sur l’ourlet de sa tunique pour tenter de l’allonger quelque peu, le Sablier s’arrête à chaque troquet pour trinquer avec les amis retrouvés. Ils célèbrent d’avance la venue prochaine du printemps, qui leur a envoyé un courriel pour annoncer celle-ci le 20 mars. Les palombes battent des ailes pour applaudir et les bois résonnent de fanfares discordantes.
Image : Botticelli, Le Printemps (Web Gallery of Art)
