27 août 2008
Chemin fuligineux

Debout au bord du sentier
sur lequel, chatoyante et poussiéreuse, la caravane s’éraille, le garde-chasse
soupire. Il pense aux savoureuses soupes de légumes que lui faisait sa
grand-mère, depuis longtemps disparue du côté de chez Hadès. Il est étrange
qu’un garde-chasse, qui est à ses moments perdus braconnier, soit également
végétarien, mais c’est ainsi. S’il chasse, c’est pour apporter du gibier à la
belle qu’il courtise, Albina Delhêtre, car elle n’est jamais aussi belle que
quand elle dévore quelque bestiole à peine rôtie. Elle vit dans une grotte au dernier étage du crétacé. Lui, son
nom, c’est Jérôme Boyeux, J. Boyeux en abrégé, mais pourquoi aurait-on besoin
d’abréger dans une forêt ? Alors le garde-chasse végétarien et néanmoins
mélancolique effleure du plat de la main les tiges robustes des grandes
fougères. Bientôt, ce sera l’automne monotone. Autant se jeter dans l’étang,
étant donné que le néant y niche.
Fuligineuse
19 août 2008
Fragment de sentier
Climats
incertains, portez-moi jusqu’au bout de la terre. Là où mon amour se repose, là
où mon tourment s’épanouit. Piano silencieux où les doigts sont prisonniers. Je
râcle le fond des casseroles, je brûle les soupes chaudes de l’hiver
commençant. Eternel retour des ombres errantes, figées dans leurs attitudes,
vêtues de châles et de chapeaux. Corbeaux criant au dessus des champs comme la
craie sur le tableau noir. Eclair du lézard entre les pierres de la pyramide.
Cris pressés dans l’entonnoir du temps. Déversoir de cheveux emmêlés et teints
en bleu. Immortelle agonie des plaines glacées sous la lune. Artemis fouettant
ses chiens lève une main vengeresse. (...)

Forêt qui s’achève au bout du sentier dans un épanchement de sables enfuis. Passage du Nord-Ouest fermé. Hibou qui s’est endormi, la tête cachée sous son aile, les épaules basses. Psychanalyste qui veille encore à sa petite lucarne. Où est-il le garçon aux yeux
de feu, aux mains de lilas ? La tranche aigüe du papier m’a coupé le bout des
doigts. J’ai fait une tache d’encre sur le dictionnaire de latin. Les lapins
dansent avec les Lapons, au clair de lune, dans la clairière. Les cerfs sont
passés de l’autre côté du presbytère. (...) Brume des ailleurs déchirés par le
soc incessant des larmes. Fluides brillants au creux des poignets verts. Danse
infinie des palindromes qui traversent en sautillant le boulevard déserté par
les tramways.
Fuligineuse
03 août 2008
La nuit d'avant

Il y a deux petits traits sur mon bras, deux petites
marques à peine rouges. Presque parallèles.
Ce qui est certain, c’est qu’elles n’y étaient pas hier
soir. Et ce matin, j’ai tendu le bras pour prendre ma tasse de café et je les
ai vues soudain. J’ai passé un doigt dessus et c’est à peine si j’ai senti
quelque chose. A peine.
Il n’y a personne dans la chambre.
Elle s’était cachée derrière un chapeau, des lunettes,
elle aurait pu être n’importe qui.
Il m’a dit qu’il m’avait vue dormir. Que dans le train, il
m’avait regardée dormir. Je ne comprenais pas comment il avait pu faire pour ne
pas voir mes yeux. Je ne dormais pas, j’en suis sûre. Je ne dors jamais.
Il y a sur mon bras deux petites marques à peine rouges.
Presque parallèles, comme deux petites lèvres qui chuchotent. Mais je ne sais
pas ce qu’elles me disent.
Fuligineuse
image : fractale de Rico Wack