27 septembre 2008
Le voyage du blogueur
Il naviguait au hasard des blogs, sautant d'un lien à l'autre comme à la marelle, lisant trois lignes ici, trois notes là, s’éloignant immédiatement quand le style ne lui plaisait pas, quand le ton était trop racoleur, quand les fautes d’orthographe l’empêchaient de comprendre les mots. Il se sentait parfois intéressé par une réflexion, amusé par un jeu de mots, touché par une l’expression d’une émotion qui lui semblait atteindre l’universel. Mais il ne restait jamais bien longtemps sur le même site, il lui fallait vite passer au suivant, puis à un autre encore, dans une sorte de boulimie éperdue et insatiable. Choisir, c’était irrémédiablement se priver de tout ce qu’on n’avait pas élu ; et le texte lu perdait alors de sa saveur, de son intérêt, comme un vêtement qui ne peut séduire que dans une vitrine, au milieu de tous les autres et dans une mise en scène appropriée. Certains blogs parvenaient toutefois à le retenir plus longuement, lorsqu’il ressentait obscurément une affinité secrète avec leur auteur et qu’il se disait : ce garçon, il pourrait sans doute être mon ami ; cette fille, je pourrais peut-être l’aimer. Cela n’allait pas plus loin et il ne faisait rien pour entrer en

contact avec les diaristes, bien que la plupart d'entre eux aient fourni une
adresse électronique. Ainsi errant un soir, au cœur de la nuit, dans le silence
de son immeuble où les rares salariés dormaient pour reconstituer leur force de
travail, il tomba sur un blog particulièrement attirant. Accord du style et de
la pensée, subtilité et profondeur, humour et lyrisme étroitement enlacés.
Comme il aurait aimé rencontrer la personne qui avait écrit cela ! Bien
que charmé, il passa cependant à un autre, puis revint au précédent, sentant
confusément qu’il y avait là quelque chose à élucider. Les notes étaient
relativement anciennes, le blog était arrêté, mais non fermé, depuis plusieurs
mois. Et soudain il tressaillit en reconnaissant, dans un récit qui dissimulait
à peine sous le costume de la fiction des faits dont la réalité semblait
évidente, un incident si singulier qu’il ne pouvait être arrivé deux fois. Il
lui fallut se rendre à l’évidence : ce blog, c'est lui qui en était
l’auteur.
11 septembre 2008
Après dissipation des brouillards matinaux

Il ouvre les yeux, les referme aussitôt. C'est l'aube, à peine. Il songe qu'il n'est pas encore temps de se lever, essaie de savourer l'instant, d'y rester fixé. Mais déjà son esprit s'élance vers les tâches de la journée à venir et les soucis de la veille. Il s'efforce de le ramener au moment présent, comme un chien de berger avec des moutons vagabonds. Des rêves de la nuit, il ne reste que quelques traces incertaines, des flocons de brume stagnant encore sur la prairie après dissipation des brouillards matinaux. Même pas d'images, à peine l'ombre d'une idée de ce que pouvait être le contenu du rêve, qui avait peut-être une structure, une histoire, une continuité. Il pense à la scène d'ouverture d'un roman de Roger Vailland, Les Mauvais Coups, scène qui se passe justement à l'aube, à la campagne, les protagonistes partant à la chasse. Mais il est déjà temps d'aller préparer le café.
Fuligineuse
Image de Darren Hester chez Open Photo
08 septembre 2008
Physionomie des ténèbres
Le vestibule s'ouvrait brutalement sur les lions cramoisis. Il n'y avait aucun corbeau en vue, et le trouble des participants grandissait de minute en minute. La fumée épaisse qui entourait l'échelle de Richter les empêchait de distinguer les marbres de l'hiver. Un sac de velours plein de graines à la main, le sorcier procéda à un déluge de plumes. Le relief de son intervention n'avait jamais été mieux proclamé. Une balustrade de fer forgé le protégeait des tentations et il se

photo : Wilson, Floor Lobby Area
trouvait assuré des prodiges. Longtemps, il s'était promené à l'ombre des statues, tirant ses prophéties d'un livre ouvert au hasard. C'était tout autant la chanson paillarde du vagabond que les litanies du mendiant. Celui qui un jour ou l'autre se prend pour l'esprit des lieux. Il suffit de passer le pont en gardant le regard fixé sur la girouette. Ne pas se fier à l'absence de bruit : c'est tout simplement le signe du sommeil des oiseaux. Ils auraient aussi bien pu couper le destin en rondelles.
Fuligineuse
01 septembre 2008
A bout de souffle
A bout de souffle, il parvient enfin au bord du canal. Il
a tant couru que ses poumons brûlent du feu de l’enfer. Le canal est un ruban
de métal en fusion. Ils ne sont peut-être pas bien loin derrière lui. Il n’ose
même pas regarder. Haletant encore, il ferme les yeux, se concentre. Il
s’appuie de tout son corps sur la balustrade de fer forgé, étend le bras, lance
la pierre noire. Elle s’enfonce sans un bruit dans l’eau qui bouillonne autour
des écluses. Elle va rejoindre, au fond du canal, les manuscrits des livres non
écrits, les souvenirs des amours mortes et le bracelet de la tante Noémie.
Fuligineuse