L'annexe du Sablier

Auteur : Fuligineuse. Espace de stockage de petites fictions courtes et autres textes éventuellement poétiques

03 mai 2009

Fixé sur l’étrave


Il est certainement très tôt. Deux pigeons, sur le rebord de mon balcon, s'ébrouent sous l'averse. Ils viennent probablement du petit bois de sapins, que l'on voit à l'horizon et où l'enfant va se promener quelquefois. Je songe sérieusement à m’installer au grenier. J'y serais plus tranquille que dans la maison, où je suis continuellement dérangé par des visiteurs importuns. La hauteur sous plafond me donnerait une exaltation particulière, une sorte de légère ivresse. Je vois un homme qui entre dans une pièce dépourvue de meubles, à l’exception d’une table sur laquelle est placé un livre. Il pose la main sur le livre et la retire aussitôt comme si la reliure de cuir fané l'avait brûlée… Soudain il jette à terre le livre, qui tombe à l’envers et retste ouvert, béant. L’homme se saisit, à la place, d'un gros dictionnaire qu’il se met précipitamment à feuilleter. Les pigeons roucoulent avec ostentation. Un garçon malingre apparaît dans l’encadrement de la porte et a un mouvement de recul. L'homme lui fait signe de rester, ils ont encore beaucoup à se dire. Il veut lui parler de la beauté de la sonate qu'il vient d'entendre. Il considère ses interlocuteurs habituels comme une bande de singes savants qui cachent leur visage sous divers masques et il a besoin d’un auditeur plus fiable. Je considère cela comme un privilège qui ne cesse de provoquer mon étonnement. Je devrais encore décrypter le message secret reçu de la religieuse, mais il me faut pour cela surmonter ma paresse.

Posté par Catherine Merlin à 12:50 - Aparté - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


29 mars 2009

Tri sélectif

Tu ne vas tout de même pas croire que je t’aime totalement. Alors pour être clairs :

J’aime bien ta jambe gauche mais pas trop la droite.

Pour les mains c’est le contraire, je préfère nettement la droite.

J’hésite encore entre les épaules et les genoux, je crois que les genoux l’emportent d’une courte tête.

Les sourcils sont superflus.

Les oreilles me plaisent bien, je crois que j’aimerais les percer à jour.

Le ventre n’est pas en cause.

La bouche est incontestable, surtout que les deux lèvres ne peuvent pas être dissociées.

S’il faut mentionner les fesses, on constatera leur pertinence.

Si je ne parle pas du sexe, c’est pour t’embêter.

J’allais oublier les yeux : approbation complète et inconditionnelle.

Comme il serait difficile de faire la ségrégation, je veux bien quand même prendre tout l’ensemble. Mais c’est la dernière fois.

Posté par Catherine Merlin à 15:51 - Aparté - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 février 2009

Corporel

head


J’ai toujours caché mes oreilles. Elles ne sont pas pointues mais c’est comme si elles étaient pointues. Je préfère montrer mes ongles parce que je ne les ronge pas. Toutefois en général je mets des gants. J’ai une voix profonde et deux mains de fer dans des gants de velours noir. La question de savoir pourquoi je porte des lunettes de soleil toute l’année n’est pas pertinente. Nul n’est censé ignorer la loi.

Fuligineuse

Image : Jean-Michel Basquiat, Head (1983). Source ici.

Posté par Catherine Merlin à 10:08 - Aparté - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 septembre 2008

Le voyage du blogueur

Il naviguait au hasard des blogs, sautant d'un lien à l'autre comme à la marelle, lisant trois lignes ici, trois notes là, s’éloignant immédiatement quand le style ne lui plaisait pas, quand le ton était trop racoleur, quand les fautes d’orthographe l’empêchaient de comprendre les mots. Il se sentait parfois intéressé par une réflexion, amusé par un jeu de mots, touché par une l’expression d’une émotion qui lui semblait atteindre l’universel. Mais il ne restait jamais bien longtemps sur le même site, il lui fallait vite passer au suivant, puis à un autre encore, dans une sorte de boulimie éperdue et insatiable. Choisir, c’était irrémédiablement se priver de tout ce qu’on n’avait pas élu ; et le texte lu perdait alors de sa saveur, de son intérêt, comme un vêtement qui ne peut séduire que dans une vitrine, au milieu de tous les autres et dans une mise en scène appropriée. Certains blogs parvenaient toutefois à le retenir plus longuement, lorsqu’il ressentait obscurément une affinité secrète avec leur auteur et qu’il se disait : ce garçon, il pourrait sans doute être mon ami ; cette fille, je pourrais peut-être l’aimer. Cela n’allait pas plus loin et il ne faisait rien pour entrer en

P1000245

contact avec les diaristes, bien que la plupart d'entre eux aient fourni une adresse électronique. Ainsi errant un soir, au cœur de la nuit, dans le silence de son immeuble où les rares salariés dormaient pour reconstituer leur force de travail, il tomba sur un blog particulièrement attirant. Accord du style et de la pensée, subtilité et profondeur, humour et lyrisme étroitement enlacés. Comme il aurait aimé rencontrer la personne qui avait écrit cela ! Bien que charmé, il passa cependant à un autre, puis revint au précédent, sentant confusément qu’il y avait là quelque chose à élucider. Les notes étaient relativement anciennes, le blog était arrêté, mais non fermé, depuis plusieurs mois. Et soudain il tressaillit en reconnaissant, dans un récit qui dissimulait à peine sous le costume de la fiction des faits dont la réalité semblait évidente, un incident si singulier qu’il ne pouvait être arrivé deux fois. Il lui fallut se rendre à l’évidence : ce blog, c'est lui qui en était l’auteur.

Posté par Catherine Merlin à 07:58 - Aparté - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 septembre 2008

Après dissipation des brouillards matinaux

tasse_caf_

Il ouvre les yeux, les referme aussitôt. C'est l'aube, à peine. Il songe qu'il n'est pas encore temps de se lever, essaie de savourer l'instant, d'y rester fixé. Mais déjà son esprit s'élance vers les tâches de la journée à venir et les soucis de la veille. Il s'efforce de le ramener au moment présent, comme un chien de berger avec des moutons vagabonds. Des rêves de la nuit, il ne reste que quelques traces incertaines, des flocons de brume stagnant encore sur la prairie après dissipation des brouillards matinaux. Même pas d'images, à peine l'ombre d'une idée de ce que pouvait être le contenu du rêve, qui avait peut-être une structure, une histoire, une continuité. Il pense à la scène d'ouverture d'un roman de Roger Vailland, Les Mauvais Coups, scène qui se passe justement à l'aube, à la campagne, les protagonistes partant à la chasse. Mais il est déjà temps d'aller préparer le café.

Fuligineuse

Image de Darren Hester chez Open Photo

Posté par Catherine Merlin à 09:11 - Aparté - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 juin 2008

La chanson du mendiant

Ils passaient sous la rangée des grands sapins, se rendant à quelque rencontre secrète. Je les regardais sans les voir, en proie à l'horreur d'un passage à vide total, qui ravivait en moi le souvenir de ma blessure ancienne. De là où je me trouvais, il m'était impossible de distinguer s'il s'agissait d'hommes ou de femmes. Je me dirigeai lentement vers l'entrée du parc, envahi par un désir sans objet qui ne me laissait aucun repos. L’homme que je devais rejoindre porterait-il quelque signe distinctif me permettant de l'identifier ? J'en doutais encore. Cela aurait été facile s'il avait trimbalé avec lui un oiseau en cage ou porté une bague avec une pierre de lune. Il ne veut pas me voir, il met ses mains sur ses yeux, il crie des mots dépourvus de sens. Puis il commence à psalmodier la chanson du mendiant, celle qu'il a apprise dans son dernier voyage. Il en est venu à croire que ce sera également son propre destin. Il ne peut pas croire qu'il soit au même niveau que ces minables qui ont des têtes de moule à gaufres au dessus de leurs manteaux râpés.

Fuligineuse

Posté par Catherine Merlin à 11:25 - Aparté - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 décembre 2007

Testament olographe

Elle avait terminé ses bagages et s'apprêtait à partir. Elle ne bougeait plus, ne parlait plus, absorbée dans l'effort de ne rien laisser paraître. Et ses yeux étaient indifférents comme l'eau froide du canal sous les platanes. Cette simple circonstance avait provoqué un bouleversement considérable. En cherchant à éteindre un feu de cheminée, il s'était fait quelques cruelles brûlures. On peut prétendre, mais on n'est pas vraiment dupe. C'est ce que le patriarche avait précisé dans son testament olographe caché dans le placard où il rangeait ses souliers. Malgré toutes les connaissances que possédait ce puits de science, il ne pouvait maîtriser le temps. En la voyant par la fenêtre, il avait immédiatement pensé que ce devait être la jeune femme du tableau. Elle portait ce jour-là une chemise bleue sombre et c’était la reine de la nuit.

Posté par Catherine Merlin à 14:32 - Aparté - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 décembre 2007

Stupéfaction

Même en cherchant bien loin dans sa mémoire, au temps lointain où il était enfant, il ne voyait personne qui puisse l'approcher. Il cueillait alors des herbes médicinales pour son sorcier de grand-père et son destin n'était pas encore inscrit dans sa chair. Mais par la suite, il avait appris à s'en accommoder, jusqu'à y prendre plaisir. Il avait désormais établi ses propres rites qu'il respectait scrupuleusement chaque fois. Il eut un mouvement de recul en découvrant sur le seuil ce corps qui semblait sans vie. Puis il se rapprocha et constata que la jeune fille respirait encore. Après avoir prononcé son nom, il ferma les yeux comme devant une douleur trop vive. Pour la première fois il se sentait désemparé, incertain de la marche à suivre. Il ne touchait plus terre, il galopait dans les étoiles. Il avait franchi la porte d'ivoire, il était retourné au-delà de sa naissance.

Fuligineuse

Posté par Catherine Merlin à 15:17 - Aparté - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 février 2007

Schéma

Synopsis d’une histoire – d’une nouvelle – d’un roman – d’un film
(rayer la mention inutile)

Armand rencontre Béatrice, ils se marient, ils sont heureux pendant un certain temps. Au bout d’un temps certain, Armand dit à Béatrice qu’il veut la quitter, parce qu’il est tombé amoureux de sa sœur, sa sœur à elle, Coralie, et qu’il veut refaire sa vie avec elle. Béatrice est d’abord furieuse, puis désespérée, puis elle décide d’être héroïque et de se sacrifier. Elle fait venir Coralie et lui dit que c’est d’accord, elle ne fera pas obstacle à leur bonheur (sic). Mais Coralie se met à rire et lui déclare qu’elle n’a séduit Armand que pour s’amuser et n’a jamais pris cette histoire au sérieux.

Qu’arrive-t-il ensuite ?

Fuligineuse

Posté par Catherine Merlin à 00:11 - Aparté - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 février 2007

UN SOMME NIE

à deux heures du matin j’éteins la lampe en me disant il faut quand même que je dorme demain est un autre jour mais je n’ai absolument pas sommeil et même je me sens d’une perception décuplée je reçois tout avec une acuité particulière j’entends tous les bruits le frigo qui ronronne comme un chat eskimo je l’entends une porte qui s’ouvre trois étages plus haut je l’entends une voiture qui freine de l’autre côté de la gare du Nord je l’entends une souris qui couine au comble de l’orgasme dans les égouts du côté de la place d’Italie je l’entends une épingle qui tombe sur un tapis à l’autre bout de Paris je l’entends et puis je vois toutes sortes de lumières qui me font des signes c’est sûrement pour me faire des signes qu’elles clignotent depuis d’autres planètes et même d’autres galaxies alors je ferme les yeux mais je ne peux pas fermer les oreilles et ça continue et les pensées tourbillonnent et s’enchaînent elles se forment en spirales ou bien comme des fusées traçantes et elles ne me lâchent pas lorque l’une s’en va elle passe le relais à la suivante et elles m’obligent à les suivre et à leur prêter attention sinon elles me tirent par la manche jusqu’à obtenir satisfaction c’est épuisant j’en ai les genoux qui flageolent enfin c’est ce qu’ils feraient si je marchais je ne veux pas je ne veux pas je ne veux pas regarder le radio-réveil il est sûrement deux heures et demie deux heures trois quarts trois heures et puis il y a aussi le piano je n’ai pas encore mentionné le piano parce que le son est presque inaudible mais il est là tantôt c’est Chopin ou Liszt ou Erik Satie et tantôt c’est du jazz mais c’est toujours du piano je ne sais pas d’où ça vient il me semble que c’est à l’intérieur des murs il y a longtemps que cet immeuble existe et les murs ont emmagasiné tant de souvenirs de ses habitants et tant de musiques et tant d’images et tant de paroles échangées et le temps des paroles fini qu’ils peuvent les susciter à nouveau indéfiniment et le passage des étoiles filantes a été enregistré aussi il y a longtemps que je t’aime jamais je ne t’oublierai et la couleur de tes yeux et tout ce que je ne veux pas me rappeler juste maintenant quand à deux heures du matin je tente désespérément de m’endormir mais ce qui revient justement obstinément au cœur de la nuit au milieu de la grande ville au bord du canal où le Sablier promène sa mélancolie congénitale mais intermittente alors que je m’abandonne à l’insomnie

fuligineuse

Posté par Catherine Merlin à 14:19 - Aparté - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1  2   Page suivante »