19 octobre 2008
Facteurs nocturnes
Chaque nuit d’insomnie, ils viennent me rendre visite, m’apporter le courrier de l’autre monde, les lettres non écrites et les messages non envoyés.
Il y en a un grand et un petit, un Noir et un Blanc, un gai et un triste, un gay et un non-gay. Ils alternent de manière aléatoire. Je les soupçonne de tirer au sort, bien qu’ils affirment le contraire.
Je leur offre un peu de musique, une touche de blues, un verre de vin, parfois un soupçon de chocolat noir. Mais ils ne peuvent pas rester bien longtemps. Ils ont d’autres insomniaques à visiter.
Après leur passage, je lis mon courrier de la nuit et je corrige les épreuves.
Fuligineuse
01 septembre 2008
A bout de souffle
A bout de souffle, il parvient enfin au bord du canal. Il
a tant couru que ses poumons brûlent du feu de l’enfer. Le canal est un ruban
de métal en fusion. Ils ne sont peut-être pas bien loin derrière lui. Il n’ose
même pas regarder. Haletant encore, il ferme les yeux, se concentre. Il
s’appuie de tout son corps sur la balustrade de fer forgé, étend le bras, lance
la pierre noire. Elle s’enfonce sans un bruit dans l’eau qui bouillonne autour
des écluses. Elle va rejoindre, au fond du canal, les manuscrits des livres non
écrits, les souvenirs des amours mortes et le bracelet de la tante Noémie.
Fuligineuse
19 août 2008
Fragment de sentier
Climats
incertains, portez-moi jusqu’au bout de la terre. Là où mon amour se repose, là
où mon tourment s’épanouit. Piano silencieux où les doigts sont prisonniers. Je
râcle le fond des casseroles, je brûle les soupes chaudes de l’hiver
commençant. Eternel retour des ombres errantes, figées dans leurs attitudes,
vêtues de châles et de chapeaux. Corbeaux criant au dessus des champs comme la
craie sur le tableau noir. Eclair du lézard entre les pierres de la pyramide.
Cris pressés dans l’entonnoir du temps. Déversoir de cheveux emmêlés et teints
en bleu. Immortelle agonie des plaines glacées sous la lune. Artemis fouettant
ses chiens lève une main vengeresse. (...)

Forêt qui s’achève au bout du sentier dans un épanchement de sables enfuis. Passage du Nord-Ouest fermé. Hibou qui s’est endormi, la tête cachée sous son aile, les épaules basses. Psychanalyste qui veille encore à sa petite lucarne. Où est-il le garçon aux yeux
de feu, aux mains de lilas ? La tranche aigüe du papier m’a coupé le bout des
doigts. J’ai fait une tache d’encre sur le dictionnaire de latin. Les lapins
dansent avec les Lapons, au clair de lune, dans la clairière. Les cerfs sont
passés de l’autre côté du presbytère. (...) Brume des ailleurs déchirés par le
soc incessant des larmes. Fluides brillants au creux des poignets verts. Danse
infinie des palindromes qui traversent en sautillant le boulevard déserté par
les tramways.
Fuligineuse
03 août 2008
La nuit d'avant

Il y a deux petits traits sur mon bras, deux petites
marques à peine rouges. Presque parallèles.
Ce qui est certain, c’est qu’elles n’y étaient pas hier
soir. Et ce matin, j’ai tendu le bras pour prendre ma tasse de café et je les
ai vues soudain. J’ai passé un doigt dessus et c’est à peine si j’ai senti
quelque chose. A peine.
Il n’y a personne dans la chambre.
Elle s’était cachée derrière un chapeau, des lunettes,
elle aurait pu être n’importe qui.
Il m’a dit qu’il m’avait vue dormir. Que dans le train, il
m’avait regardée dormir. Je ne comprenais pas comment il avait pu faire pour ne
pas voir mes yeux. Je ne dormais pas, j’en suis sûre. Je ne dors jamais.
Il y a sur mon bras deux petites marques à peine rouges.
Presque parallèles, comme deux petites lèvres qui chuchotent. Mais je ne sais
pas ce qu’elles me disent.
Fuligineuse
image : fractale de Rico Wack
15 juillet 2008
Nuits de satin blanc
Et voilà, les vapeurs du vin n’étant pas encore dissipées, je peux rêver devant la machine à mots, rêver de nuits de satin blanc qui n’en finissent pas de finir, rêver de palais gothiques où les princesses sont des grenouilles, rêver de rivières sans fond où l’on s’abandonne les yeux fermés, flottant entre deux eaux, la tête vide, la peau à vif contre l’eau immédiate. Le chemin de la citadelle est semé de branchages, parsemé d’étoiles, le long du chemin des coccinelles font la haie, et moi je passe royalement indifférente, je n’ai pas pensé à fermer le couvercle du puits, un cheval entier y est tombé pas plus tard qu’hier. Qu’importe la rouille et l’érosion de la pierre, qu’importe l’usure des

jours et de la chaîne de fer, le gel qui fait éclater la dalle, nous sommes dans la chanson du souterrain comme autrefois, nous sommes dans la prison des jours, sous le drap brodé et déchiré, dans le manuscrit perdu à Saragosse. Mentir n’est pas un écheveau de soie dans la poche du revenant, ce n’est pas un passage d’oies cendrées à la veille de l’hiver, c’est seulement un ciel perdu éperdu à la chasse au renard, des tartines beurrées grillées sur un feu de camp, des messages codés par le cryptographe qui rajuste ses lunettes en soupirant, une soupière pleine de potage fumant, des légumes qui ont été verts dans une vie antérieure, des épreuves corrigées par des étudiants faméliques, des serrures qui ne s’ouvrent pas avec une clef mais par l’imposition des mains.
Fuligineuse
12 juillet 2008
Ailleurs si j'y suis
Quelquefois, quand je suis là assise devant l’ordinateur
comme au coin du feu, dévidant et filant, si je ne suis pas sortie de la
journée et que je n’ai parlé à personne, je ne suis plus très sûre d’exister
vraiment. Cela commence de manière insidieuse, cela s’infiltre doucement entre
les interstices de la conscience, cela circule de plus en plus librement dans
l’obscur de mon esprit : suis-je vraiment un être vivant ? suis-je vraiment ici
? suis-je ? Pendant un temps je joue avec cette idée, je tourne autour, je la
considère sous un angle, puis un autre. Combien de temps faudrait-il pour
qu’elle s’impose, qu’elle règne sans partage ? Pas si longtemps que ça… Elle
est puissante, elle est brutale dans son étrangeté. Vient un moment où l’incertitude
devient aiguë, mord comme le gel les doigts dénudés de l’hiver, et il me faut
alors consulter les miroirs, qui ne pensent guère avant de réfléchir, ou dire
quelque chose à haute voix. C’est juste un test, une vérification : l’objet
concerné se trouve-t-il à l’endroit voulu ? Cela n’a rien à voir avec les
interrogations continuelles que le mental poursuit de son côté : qui suis-je,
quelle est cette identité que je m’invente, que je me construis, que je me
revendique. Non, c’est beaucoup plus élémentaire, cela a quelque chose de
matériel, un obstacle soudain sur lequel on vient buter dans le noir, alors que
l’on suit son chemin sans hésiter, reconnaissant dans son contexte immédiat la
forme des meubles et la place des héros.
Fuligineuse
source image : les yeux ouverts
10 juillet 2008
Comme par magie
Paul
frotte son poignet ankylosé par des heures ininterrompues de saisie. Pas de
doute, c’est la meilleure histoire qu’il ait jamais écrite. Bon, enfin, une des
meilleures. Lui qui ne croyait pas à l’inspiration, seulement aux vertus du
travail acharné, le voilà démenti par sa propre expérience. Il s’est assis ce
matin à son bureau, il n’a eu qu’à poser les doigts sur le clavier de
l’ordinateur, et tout lui a été donné comme par magie.
Il
reste un instant, rêveur, devant son écran, puis déclenche l’impression,
recueille les feuilles du giron de l’imprimante qui ronronne docilement. Il
contemple les pages où s’alignent ses mots bien ordonnés, sans la moindre
rature : bonheur pur de l’informatique. Il en fait un petit paquet bien
net qu’il pose sur son bureau. Puis il fait une copie de son texte et commence,
laborieusement, à créer un brouillon saturé de corrections, de reprises et de
phrases déplacées. Il faut bien garder une trace. On ne sait jamais.
Fuligineuse
19 novembre 2007
Semestre
six mois elle avait
dit six mois et pas un jour de plus mais comment j’allais faire six mois sans
elle cent quatre–vingt trois jours sans la voir et sans avoir de nouvelles car
elle m’avait précisé la condition nécessaire sinon suffisante c’est de couper le
contact complètement et puis dans six mois on verra bien où on en est mais moi
je savais bien où j’en étais je le savais depuis le début depuis qu’elle était
tombée dans l’escalator de la gare de lyon et que j’avais eu pour une fois la
présence d’esprit de la ramasser et depuis je ne pensais qu’à elle jour et nuit
elle occupait ma pensée elle lui donnait une couleur pourpre et un parfum de
muguet et je pensais tout le temps à ses cheveux noirs à ses yeux verts six
mois sans la voir sans la regarder ce n’était tout simplement pas pensable
alors j’ai essayé de la dissuader de partir mais elle n’a rien voulu savoir
elle m’a dit que je l’aimais trop comme si c’était possible d’aimer trop on
n’aime jamais assez elle m’a dit que cela me ferait du bien mais moi je vois
bien que cela ne me fait que du mal et donc j’ai trouvé la solution je vais me
jeter à la seine et dans six mois quand elle reviendra si elle revient je serai
mort et enterré ce sera bien fait pour elle
Fuligineuse
29 juillet 2006
Apocalypse hier
A présent c’était trop tard. Il n’y avait déjà plus de cymbales, plus de fougères, plus de scarabées ; il n’y en aurait plus jamais. La rivière avait commencé de couler à l’envers, l’eau se dirigeant vers la source pour y rentrer, avec un effort visible, se traduisant par une crispation du front. Les saltimbanques munis de passoires fines comme des gazes chirurgicales tamisaient les nuages mais ne récoltaient rien – ou si peu : quelques grains de poudre, quelques feuilles déjà sèches tombées d’un arbre. Le soleil noir donnait aux cheveux des reflets violacés et mouvants comme les flaques de gas-oil sur l’eau du canal. La seule chose qui existait en abondance c’était le silence, un silence si profond qu’on y plongeait comme au fond d’un gouffre, griffant à peine les parois d’un ongle translucide et désincarné.
Arrivé au sommet de la montagne, j’ai fermé les yeux et j’ai retenu ma respiration, puis je me suis jeté dans le vide et vous voyez, je plane encore, je n’en finis plus de planer, m’appuyant parfois sur les ailes du contraire. Je flotte entre deux airs, entre deux vents, emporté dans la mouvance d'une autre planète. De ma poche je sors un petit caillou pour lester le message que je vous envoie, roulé en boule, ce texte que vous êtes à l’instant même en train de lire, debout sur la terre désertée.
Fuligineuse
25 juillet 2006 – température 34°
15 avril 2006
Impossible autrement
Le passant qui longeait, au soir venu, les trottoirs de cette rue, en modulant de manière incompréhensible des sons sortis du fond des âges, peut–être avec sa voix, mais alors une voix si sourde et si rauque qu’elle était à peine humaine, ou bien avec un instrument de musique, mais alors invisible, ou si petit qu’il pouvait le cacher dans le creux de sa main. Et cette voix humaine ou non s’entendait soudain au cœur de la nuit, au moment où tu allais enfin trouver le sommeil, et te jetait soudain hors du lit, haletant presque, tu écartais le rideau pour voir d’où provenaient ces sons si étranges. Et sans savoir pourquoi, tu étais terrifié, glacé de terreur, mais tu ne pouvais pas faire autrement.
[...]
Au milieu du pont, là où le fleuve est le plus profond (enfin c’est ce que tu supposes, tu n’en as aucune preuve), tu as posé ton sac sur la balustrade, tu as appuyé tes mains bien à plat sur la pierre froide, elle aurait pu être encore tiède de toute une journée de soleil, mais non, même pas. Les dernières traces du soleil couchant se lisaient comme une écorchure au bas du ciel. Enjamber la rambarde aurait été un effort, elle était si haute. Et aussi l’eau trop sale, et toute la chose ridicule, on t’aurait vu tout de suite, on t’aurait repêché sans tarder. Et puis cette Japonaise s’est approchée et t’a demandé de la prendre en photo, et tu l’as fait avec une sorte de sourire, et après ça ce n’était vraiment plus possible.
Fuligineuse