L'annexe du Sablier

Auteur : Fuligineuse. Espace de stockage de petites fictions courtes et autres textes éventuellement poétiques

27 novembre 2008

Le reliquat des herbivores

On ne leur a pas laissé d’alternative, on les a mis au pied du mur, devant le fait accompli. Les crédences ont été supprimées, les bévues aussi, et les escarboucles sont soumises à de sévères quotas. Un écornifleur diplômé a été chargé de s’assurer que ces nouvelles dispositions, nécessaires du fait de la grande crise financière, seront strictement observées. Il n’y aura pas non plus de ramage lors de la passation du solstice. Mais de tout cela les herbivores ne se soucient guère, trop occupés à tamiser d’une main légère le fardeau de leurs habitudes. Quant aux coulées de lave du volcan, on pourrait presque dire qu’elles sont les bienvenues. C’est à croire que la fertilisation croisée des chevelures en dépend. Au pire, cela donnera des opportunités de chute intégrale des logarithmes. 


Fuligineuse

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25 juillet 2008

Le coup d’aile de l’ange


La jeune femme se tenait debout à l'entrée du parc et on croyait deviner sous sa voilette les volutes de son parfum. Elle regardait au loin la ligne fuligineuse de nuages que le peintre avait tracée à l'horizon du tableau. Sa désinvolture m'inspirait des pulsions de meurtre et je me demandais quand il me serait enfin possible de jeter le masque. Je lui aurais volontiers montré l'étoile du berger par la fenêtre de la chambre, si j'avais été sûr que cela la fasse partir à sa recherche. C'est une ombre errante qui ne connaît que le tourment et qui a déjà versé beaucoup de larmes. C'est un cas plus fréquent qu'on ne croit par les temps qui courent et qui se guérit à l'aide de fréquents voyages. Cela m'aurait peut-être aidé à trouver mon chemin dans le dédale de mon existence, où les démons ne portent pas de manteau. Mais ce ne serait pas la fin du monde si, une fois de plus, j'étais en proie à la calomnie. Je lui demandai comment elle s’était procuré cette œuvre d’art. Elle me répondit qu'il lui était parvenu pendant la guerre et par l'intermédiaire d'un ange, ce qui n'expliquait guère sa provenance. Il me sembla alors entrevoir l'ombre fugitive d'une aile passant au dessus de la tête du petit génie.

Fuligineuse

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04 avril 2007

J'ouvre le livre (5)

Des petites pattes menues et granulées grattent au carreau. La grand-mère en tablier noir, c’est du satin de coton, fait sauter des crêpes dans une grande poêle de fonte. Le joueur de flûte accompagne le spectacle de marionnettes, il a dormi cette nuit dans les coulisses du théâtre et il a encore des mots d’une autre pièce, d’une autre époque, emmêlés dans ses cheveux hirsutes. Il serre sur son cœur une poupée de chiffons qu’il a arrachée à une petite fille rousse. Octobre est venu, le temps des vendanges, le vin que nous boirons bientôt. Mes chemins de longue haleine. La photo était coupée et il manquait la tête du personnage, comment savoir qui c’était ? comment savoir qui tu étais ? Le prisonnier de le tour s’est tué ce matin, il s’est jeté de la tour en me tendant les mains, il m’a semblé que j’avais du chagrin. Il m’a semblé mais je n’en suis pas sûr. Comment être sûr ? Etes-vous sûr ? Etes-vous là ? j’ai cru vous voir vous faufiler hors de la pièce. Ce n’est pas de la flûte, c’est de l’harmonica. Si je n’avais aimé qu’une seule personne au monde ce serait toi. Sur le bord des crépuscules, sur les ombelles des cornets acoustiques, sur les fleurs de colza, les traces de ton passage sont marquées, je dévore ces reliefs avec avidité, je m’en repais. Repose en paix, voici maintenant la procession des loups venus pour l’Epiphanie. Traces de mon passage dans un ciel de janvier, ornières de joyaux volés à Topkapi, découverts dans les caves du Vatican. La photo avait été coupée pour faire disparaître le personnage mystérieux, le père inconnu, la fille prodigue. Ceux qui s’en vont sans regarder derrière eux, ceux qui savent où ils vont, ceux qui savent ce qu’ils fuient. Rivières de larmes, rivières de diamants. Cette dame au col de fourrure et aux bottes de mica, penchée au dessus de la rambarde, le fleuve en crue monte presque jusqu’au ciel, le retour de flamme est pour bientôt. Savez-vous planter les choux ? Rêve sauvage de la montagne salvatrice, arpèges savants du pianiste aveugle, image de délégation.

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16 janvier 2007

L'homme du banc

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Tiens ! il y a longtemps que je n’étais pas venu jusqu’ici. Je vais m’asseoir là un petit moment. Sur le banc. Il fait doux et il y a même un peu de soleil. L’eau de la rivière n’est pas bien haute, c’est vrai qu’il n’a vraiment pas beaucoup plu cet hiver. Je voudrais bien que le printemps soit plus proche. On n’est encore qu’en janvier. Mais ça va déjà mieux dès que les jours rallongent. Pourtant c’est fou ce que le temps passe vite. De plus en plus vite, même. Par exemple, je n’étais pas venu ici depuis combien ? trois ans ? cinq ans, plutôt. Oui, cinq ans au moins, Pierre était encore de ce monde, je lui avais raconté ma promenade en rentrant. Et ça fait cinq ans qu’il est mort, cinq ans juste à Noël. Tu parles d’un Noël cette année-là, déjà que je n’aime pas les fêtes et les réjouissances obligées, et cette fois-là, pire que tout. J’ai du mal à croire que ça fait déjà cinq ans, il me semble que c’était hier, enfin, disons avant-hier. Il me manque tellement et je ne peux dire ça à personne, c’est à lui seulement que je disais ce genre de choses. Je ne peux quand même pas aller sur sa tombe et lui dire : tu me manques. Quoique, je ne vois pas ce qui m’en empêche. Une affection comme celle-là, un amour on peut dire, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est pas parce que c’est mon frère, il y a des frères qui ne s’aiment pas du tout. Non, un truc comme ça, ça court pas les rues, comme il disait. Le soleil baisse déjà, en hiver il fait nuit si tôt, ça vous saisit. Il faudrait que je m’en aille. Il faudrait aussi que je déménage, d’ailleurs. La maison est trop grande pour un vieux bonhomme tout seul. Je dis vieux mais je n’arrive pas à me sentir vieux, c’est terrible ce truc-là. Allez viens, mon chien, on rentre.

Fuligineuse

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20 novembre 2006

Tristesse, pays de connaissance

Ma tristesse est un pays dont je connais la carte. La carte et le territoire. Je l’ai exploré, je l’ai reconnu, je l’ai identifié. J’ai tracé ses contours sur une feuille de papier à dessin avec des crayons de couleur. J’ai appris son relief, ses chaînes de montagnes que j’ai toutes escaladées, ses ravins où je suis tombée. J’ai traversé ses fleuves et ses rivières, je ne me suis jamais baignée deux fois dans la même eau. Je connais ses villes les plus vastes et ses villages les plus éloignés ; je sais dans lesquels se trouvent cette petite église romane toute simple, et cette autre où les fresques disent les flammes de l’enfer et les jardins du paradis. Je connais surtout ses forêts, car c’est là que j’ai passé le plus longtemps. Chaque buisson, chaque arbre, chaque sentier avait quelque chose à me dire. Chacun d’entre eux avait une image à me donner, ou un bruit qui s’était enregistré sur la bande sonore de mes nuits blanches, ou une odeur dont une seule bouffée déroulait une scène entière de mon petit théâtre de marionnettes. Je n’ai rencontré personne dans ce pays, ou plutôt ceux que j’ai croisés ne m’ont pas paru être ses habitants, mais des gens de passage qui avaient hâte d’être ailleurs. Et moi non plus, je n’aurais pas voulu être là, et pourtant je ne voulais pas non plus m’en aller ; je voulais rester là, pour vérifier qu’aucun détail ne m’avait échappé, pour être sûre que j’aurais pu aller les yeux fermés d’un bout à l’autre de la grande plaine vide qui en occupe la plus grande partie, en saluant chaque rocher. Et je ne sais pas si j’en suis vraiment sortie, car je vois bien souvent que j’y suis encore, sans y être rentrée à nouveau.

Fuligineuse

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17 septembre 2006

Deux pardons

"Il y avait un livre de Pavese sur la table de nuit,
de la musique antillaise jouait sur une radio.
Nous mangions des pâtes al dente au pied des arbres.
Il faisait bon, la température était idéale. C'était Noël."
(Raymond Depardon, En Afrique)

On ne s’imagine guère à Mogadiscio à Noël. Ni qu’on puisse y manger des pâtes à l’italienne, sous les arbres, quels arbres ? des eucalyptus ? et par une température idéale. Et pourtant nous étions là. Comment nous y étions venus, c’est une autre histoire.

Nous sommes à Mogadiscio, sous les arbres, c’est le soir, il fait bon. Faute de vin, nous buvons une mauvaise bière à peine fraîche. J’ai descendu le livre de Pavese que j’ai apporté avec moi et je l’ai posé sur la table mais je n’ai pas envie de lire. Non, ce dont j’ai envie, c’est de te dire : Raconte–moi.

C’est la première fois que nous nous retrouvons, Guillaume, mon ami, la première fois depuis qu’elle est partie, depuis qu’elle t’a quitté. Tu ne m’as dit rien d’autre et maintenant tu n’en parles pas, même ivre tu ne parles plus d’elle, pas plus que si elle n’avait jamais existé. Et moi, moi qu’elle a quitté aussi, je voudrais savoir, tout savoir. Pourquoi ? Comment ? Que s’est–il passé ?

La musique antillaise vient jusqu’à nous par la fenêtre ouverte, calypso ? zouk ? biguine ? je n’y connais rien. Tu me parles de Vancouver et de Vladivostok, on n’en a jamais fini avec tes voyages. J’aime bien t’écouter délirer, on ne sait jamais si c’est un récit à peine enjolivé ou une pure fiction. Mais ce soir c’est une autre histoire que j’aimerais entendre, que j’ai besoin d’entendre.

Alors je me jette à l’eau, je te dis à voix basse : Raconte–moi. Tu me regardes et je sais que tu as compris, puis tu souris et tu secoues la tête, et te voilà parti dans un autre récit, cette fois c’est à Punta Arenas que ça se passe, astucieux de ta part, tu sais combien le Chili me fascine.

La musique s’est arrêtée brusquement, on entend quelques craquements dans le poste de radio, et la voix de quelqu’un qui lâche une bordée de jurons, puis la mélodie reprend, nonchalante, et tu tends vers moi ton verre de bière pour trinquer. Ah, Guillaume, mon frère, je veux bien croire que toi aussi, tu m’as pardonné.

Fuligineuse

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31 août 2006

J'ai avalé un caillou

J’ai avalé un caillou. Une grosse pierre ronde et plate. Qu’est–ce qu’elle faisait dans ma bouche ? Je ne sais pas, mais l’instant d’après, elle n’y était plus, je l’avais avalée. Il y a eu un moment difficile, comme quand on a un début d’angine, puis – fini, c’était passé. J’ai même cru pendant un instant que c’était ma langue que j’avais avalée, mais comment aurait–elle été sectionnée ? Elle est bien là, d’ailleurs ; non, c’était un caillou, une grosse pierre ronde et plate.

J’ai avalé ma langue. Ca n’a pas été aussi difficile que le caillou à faire passer. De toute façon ça ne fait rien, parce que je n’avais plus rien à dire. J’aurais peut–être pu parler du caillou, justement. Mais ça ne fait rien. Parce que j’ai cru pendant un instant que c’était un crapaud que j’avais avalé, mais comment se serait–il trouvé dans ma bouche ? Non, c’était bien ma langue, d’ailleurs elle n’est plus là, ma bouche est vide, il n’y reste plus que le goût des lychees en conserve. J’aime bien les lychees. 

Fuligineuse

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07 juin 2006

Opus Incertum

Opus antiquum ou incertum. Empilage de blocs irréguliers, de moellons bruts sur mortier. Si on n'a que de la pierre dure ou demi-dure, on exécute les parements en maçonnerie brute, à opus incertum, avec les moellons qu'on trouve dans le pays (Bricka, Cours ch. de fer, t.1, 1894, p.132). La maçonnerie de moellons du parement extérieur avait été faite en opus incertum (Quinette de Rochemont, Trav. mar., t.1, 1900, p.112). (Trésor de la Langue Française).

Le sablier passe son doigt sur la balustrade, elle est couverte d’une poussière dorée, laissée là par le passage d’une étoile inconnue. Il souffle sur la poussière et elle s’envole, prenant soudain la forme de cet animal fugitif que nous visitons avec prudence au Jardin d’Acclimatation. En silence, le sablier suit des yeux l’animal qui a rejoint les nuages et s’y est langoureusement allongé. Une pluie de flèches noires s'abat des nuages sur l’armée des conquérants et en atteint un grand nombre. Ils tombent sans un seul cri dans la neige. Leur chef s’élance à leur tête sur son cheval noir et fougueux ; les rubans de son costume flottent dans le vent de la course ; son visage est éclairé d’un sourire cruel. On entend, venus des montagnes voisines, l’écho des cascades et le souffle du vent dans les ravins. Le sablier verse dans l’entonnoir les fragments de bouchon du vin vieux, les caractères échappés de la machine à écrire, les fils de soie que le métier n’a pas encore tissés. Les cavaliers survivants poursuivent leur marche obstinée en direction de l’horizon légèrement arrondi comme la courbure de ton épaule. Ils chantent d’une voix éraillée et le vent colporte des bribes de chansons qui parlent de jardins et de fontaines. Dans la pénombre du café, au tamis du vin, le sablier recueille des fragments méconnaissables de parastases anciennes. Il dispose leurs tessons usés avec la patience de l’archéologue. Il essaie de reconstituer ici et là ce qu’a pu être le chaînon manquant. Des musiques célestes le traversent et l’imprègnent. N’aurait–il pas dû aller à Samarcande ? Une incertitude le retient. Où donc a–t–il rencontré le peintre japonais ? Il boit à longs traits l’eau rare des îles. Entre ses doigts, le froissement du basilic a laissé son odeur.

Fuligineuse
18/5/06

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20 mars 2006

Vienne la nuit

(Une tentative d'écriture automatique)

Vienne la nuit sonne l’heure
les jours s’en vont je demeure.

Apollinaire

Vienne la nuit sonne l’heure les jours s’en vont je demeure. Demeure ainsi avant que le coq chante, quand les lilas refleuriront, quand tu auras fini de faire tes devoirs. Le soleil décrit une courbe étincelante autour de la tangente de la terre et s’incline en suivant la trajectoire prévue, derrière la silhouette de la tour St Jacques enveloppée de gaze épaisse comme la tête de l’apiculteur. Tu passes en riant, tu passes en courant, tu passes et ne reviens pas, fleur de maïs, ombres de la nuit qui s’approche sur la campagne, il sera bientôt l’heure d’ouvrir le portail et de faire rentrer les bêtes, la nuit va tomber, plusieurs nuits vont tomber, heure après heure, des gouttes d’eau aspergées venant de la cascade, le monde s’enveloppe dans une houppelande grise et se retourne de l’autre côté pour dormir. Je n’ai pas fermé l’œil depuis quelques siècles, dès que je relâche mes paupières, des cauchemars fuligineux viennent m’assaillir, je me redresse et vais boire à la fontaine, l’eau est calme et limpide, nous pourrions être des héros, juste pour un seul jour. Nous pourrions être les héros de notre propre histoire, être des rois et des reines, vivre sept vies, retomber toujours sur nos pattes, déchiffrer les parchemins des ermites, nous pourrions certainement, sans doute, assurément. Ce que disait la bouche d’ombre, le long des sentiers qui bifurquent, n’a pas grand chose à voir avec le sermon dont m’a gratifié l’évêque de Magdebourg, le jour où je suis allé voir la fin du monde. En ce bas monde, disait un passant, pas d’autre solution que de vivre en apnée, tourner en spirale autour de la pierre qui vire, écorcher la reliure du livre des livres. Des ombres rassemblées sous le couvert des arbres, au bord de la clairière, déclament des poèmes flamboyants, les épanchements se synchronisent, les étroites semelles de mes sandales de grief se fondent dans le bief ouest du canal. Il a dit que cela le rendait très heureux, oui c’est ce qu’il a dit, n’oubliez pas le guide svp, éteignez les lumières en sortant. Des petites pattes menues et granulées grattent au carreau. La grand-mère en tablier noir, c’est du satin de coton, fait sauter des crêpes dans une grande poêle de fonte. Le joueur de flûte accompagne le spectacle de marionnettes, il a dormi cette nuit dans les coulisses du théâtre et il a encore des mots d’une autre pièce, d’une autre époque, emmêlés dans ses cheveux hirsutes. Il serre sur son cœur une poupée de chiffons qu’il a arrachée à une petite fille rousse. Octobre est venu, le temps des vendanges, le vin que nous boirons bientôt. Mes chemins de longue haleine. La photo était coupée et il manquait la tête du personnage, comment savoir qui c’était ? comment savoir qui tu étais ? Le prisonnier de le tour s’est tué ce matin, il s’est jeté de la tour en me tendant les mains, il m’a semblé que j’avais du chagrin. Il m’a semblé mais je n’en suis pas sûr. Comment être sûr ? Etes-vous sûr ? Etes-vous là ? j’ai cru vous voir vous faufiler hors de la pièce. Ce n’est pas de la flûte, c’est de l’harmonica. Si je n’avais aimé qu’une seule personne au monde ce serait toi. Sur le bord des crépuscules, sur les ombelles des cornets acoustiques, sur les fleurs de colza, les traces de ton passage sont marquées, je dévore ces reliefs avec avidité, je m’en repais. Repose en paix, voici maintenant la procession des loups venus pour l’Epiphanie. Traces de mon passage dans un ciel de janvier, ornières de joyaux volés à Topkapi, découverts dans les caves du Vatican. La photo avait été coupée pour faire disparaître le personnage mystérieux, le père inconnu, la fille prodigue enfuie. Ceux qui s’en vont sans regarder derrière eux, ceux qui savent où ils vont, ceux qui savent ce qu’ils fuient. Rivières de larmes, rivières de diamants. Cette dame au col de fourrure et aux bottes de mica, penchée au dessus de la rambarde, le fleuve en crue monte presque jusqu’au ciel, le retour de flamme est pour bientôt. Savez-vous planter les choux ? Rêve sauvage de la montagne salvatrice, arpèges savants du pianiste aveugle, image de dénégation.

Fuligineuse

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02 mars 2006

Conte d'hiver

Au tournant de l’année, le sablier soupire. Il est las de souffler sur le soleil pour attiser ses braises rougeoyantes et l’aider à passer ce cap difficile. Il en a assez de lancer des filets pour capter les pensées silencieuses qui envahissent les clairières de ses nuits. Il n’a plus envie de lustrer ses plumes ternies par le gel et l’injonction économe de la lumière. Chaque soir, il passe au crible, dans un tamis de platine, des années entières de sable. Chaque matin, les ambassadeurs chuchotent dans son antichambre, et il les fait attendre pendant qu’il égrène ses vocalises. Les navires mugissent de l’autre côté du port et l’appel du large saisit la ville. Ses habitants sont souriants, légers et automatiques, et le vent qui se lève a vite fait de balayer leurs intentions de voyage ; elles gisent dans le caniveau, rompues en fractions inégales. Le sablier n’envie pas les paons qui s’enroulent orgueilleusement dans la chatoyance de leurs fractales. Il lui suffit de passer le pont, en soulevant la guirlande fanée de l’horloge, et de parcourir les jardins endormis sous la neige. Cette année, les loups sont arrivés de bonne heure. Dès leur apparition, le sablier a pris connaissance de leurs messages. Il récolte patiemment, du crépuscule feutré à l’aube indécise, les mots maigres et ingrats de l’hiver, en se piquant parfois aux épines des buissons. Il les recueille dans le creux d’une coupe de grès céladon, en attendant de les enduire d’une épiphanie de miel.

Fuligineuse

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