04 novembre 2009
Le crayon noir
Pendant que j’essayais en
vain de lui louer un vélo, elle a ramassé sur la chaussée de la rue de
Marseille un crayon tout noir et bien effilé qu’elle m’a donné. Je l’ai mis
dans mon sac. J’étais très contente d’avoir un nouveau crayon, en plus tout
noir. Cela tombait à pic car nous allions voir l’exposition de Soulages et
j’allais pouvoir prendre des notes sur toute cette peinture de noir avec mon
crayon noir. Finalement nous y sommes allées à pied. Avant d’entrer elle a
mangé un pain au chocolat, la trace de chocolat noir brillant préfigurant la
matière acrylique sensuelle du peintre de Rodez.

Wols : Le fantôme bleu
Musée Ludwig, Cologne
Le crayon avait même une
gomme noire. Il portait deux inscriptions. La première était www.hatjecantz.de. Je suis allée voir à
cette adresse, par chance le site a une version anglaise car je ne parle pas
allemand, et j’ai vu que c’est un éditeur de livres d’art et de photo. La
seconde : « Die Kunst wird nie zu Ende sein », Wols. Je vois
bien qui est Wols, peintre et photographe surréaliste, mais pour la citation,
cherchons la traduction automatique, qui sait ? Il en sortira peut-être
quelque chose de surprenant. Le poisson Babel me répond « L’art ne sera
jamais fini ». Reverso dit en écho : « L'art ne finira jamais ».
Moi, je veux bien. En attendant, les lumières de la ville ont brillé toute la
journée, malgré le soleil d’octobre.
28 avril 2009
La confession malicieuse
Le crépuscule est venu.Aucun souffle de vent, pas la moindre petite brise. Pas une feuille qui palpite dans la pénombre de cette atmosphère glacée. J'ai froid et je tape en vain mes pieds sur le sol pour me réchauffer. Il semble que l'hiver doive être le plus dur que l'on ait jamais connu dans cette contrée qui n'est pourtant guère avare de promesses. Pour alterner, le me frappe la tête contre la muraille, attendant l'arrivée programmée du corbeau et du chien. Lequel sera là le premier ? Quand le réveil pourra-t-il se produire ? Je scrute les nuages : des formes humaines s'y dessinent, des odalisques allongées. Je les observe comme je ferais d'une commode Louis XV dans une vitrine d'antiquaire. La femme que j'aime a disparu. Je crois sans cesse apercevoir sa silhouette errante, jusqu'à ce que le génie des lieux vienne me démentir. Je le provoque pour un duel au pistolet. Le dilemme qui me taraude : être ou paraître ? Pour y répondre, il vaudrait mieux que je mette mon chapeau. Je ne veux pas avoir l'air d'une girouette. Je préfère que l'on m'exile à vie dans un désert de velours. J'y planterai quelque graine égarée. Il me semble entendre un battement d'ailes : ce doit être le corbeau.
Image : Max Klinger, Le Gant (source : http://artslivres.com)
25 janvier 2009
Conversation
- C’est
merveilleux ! dit Laura.
Elle a assez souvent cet
air ahuri.
- Je suis le
nouveau président des Etats-Unis, dit le chien.
- Ce n’est pas
vrai, dit le petit garçon, et tu ne dois pas dire des choses qui ne sont pas
vraies.
- Ce n’est pas
vrai, dit le psychanalyste, et cela montre bien que ce n’est pas un vrai
psychanalyste.
Quelqu’un se hasarde de le
contredire.
- C’est vrai ça,
dit Chloe, il ment.
- Il suffit de
faire une règle de trois, dit Ernest.
De son lit, Théophile
observe les rayons lumineux des phares qui tournent avant de disparaître.
- Ecoutez donc
le silence, dit le chien.
- Tu ferais
mieux de la fermer, dit Marie.
- Il n’y a
absolument aucun doute, dit Bertrand.
- Regardez, dit le chien. La Nativité c'est la natation.
Ils se taisent pendant un bref instant.
- La Nativité c'est un attentat, dit Nestor.
- Vous avez vu
les flamants roses ? dit le petit garçon.
Ils regardent tous du côté
du théâtre de marionnettes.
- Il n’y a plus
de rosé, dit Charlie.
- C’est comme
dans un rêve, dit Clémentine.
- Ça m’aurait
étonné qu’on ne parle pas de rêves, dit le psychanalyste.
Le chien ricane.
18 octobre 2008
Illusions retrouvées

Il l’aperçoit soudain qui
lui barre le passage et il tente de l'écarter sans lui demander ce qu'elle fait
là. Il ne l'a pas vue depuis cette brève rencontre sur la rive du fleuve et il
sent imémdiatement la fièvre le saisir. Faire des promesses, ce n'est pas un
passage obligé, mais c'est une solution quand on n'a pas misé sur le bon
cheval. On n'a pas la moindre intention de les tenir mais cela donne l'illusion
d'avancer. Dans la pénombre, il voit à peine où il va. Il distingue vaguement
des étagères de livres, un fauteuil crapaud aux coussins élimés, une petite
table où sont abandonnées des cartes à jouer. Pourquoi toujours se priver de ce
qui vous fait le plus envie ? Pourquoi ne pas s'abandonner aux délices du repos
dominical dans les parfums puissants venant de la brûlerie de café voisine ? Il
ne va pas jusque là, mais il se dit que les signes et les prodiges ne doivent
pas être négligés. On peut toujours prendre le maître du monde pour un tigre en
papier et le projeter jusqu’aux nuages.
Fuligineuse
08 septembre 2008
Physionomie des ténèbres
Le vestibule s'ouvrait brutalement sur les lions cramoisis. Il n'y avait aucun corbeau en vue, et le trouble des participants grandissait de minute en minute. La fumée épaisse qui entourait l'échelle de Richter les empêchait de distinguer les marbres de l'hiver. Un sac de velours plein de graines à la main, le sorcier procéda à un déluge de plumes. Le relief de son intervention n'avait jamais été mieux proclamé. Une balustrade de fer forgé le protégeait des tentations et il se

photo : Wilson, Floor Lobby Area
trouvait assuré des prodiges. Longtemps, il s'était promené à l'ombre des statues, tirant ses prophéties d'un livre ouvert au hasard. C'était tout autant la chanson paillarde du vagabond que les litanies du mendiant. Celui qui un jour ou l'autre se prend pour l'esprit des lieux. Il suffit de passer le pont en gardant le regard fixé sur la girouette. Ne pas se fier à l'absence de bruit : c'est tout simplement le signe du sommeil des oiseaux. Ils auraient aussi bien pu couper le destin en rondelles.
Fuligineuse
27 août 2008
Chemin fuligineux

Debout au bord du sentier
sur lequel, chatoyante et poussiéreuse, la caravane s’éraille, le garde-chasse
soupire. Il pense aux savoureuses soupes de légumes que lui faisait sa
grand-mère, depuis longtemps disparue du côté de chez Hadès. Il est étrange
qu’un garde-chasse, qui est à ses moments perdus braconnier, soit également
végétarien, mais c’est ainsi. S’il chasse, c’est pour apporter du gibier à la
belle qu’il courtise, Albina Delhêtre, car elle n’est jamais aussi belle que
quand elle dévore quelque bestiole à peine rôtie. Elle vit dans une grotte au dernier étage du crétacé. Lui, son
nom, c’est Jérôme Boyeux, J. Boyeux en abrégé, mais pourquoi aurait-on besoin
d’abréger dans une forêt ? Alors le garde-chasse végétarien et néanmoins
mélancolique effleure du plat de la main les tiges robustes des grandes
fougères. Bientôt, ce sera l’automne monotone. Autant se jeter dans l’étang,
étant donné que le néant y niche.
Fuligineuse
27 avril 2008
L’art de perdre son temps
Prenez
votre temps, déroulez–le avec soin, étendez–le de tout son long, mais ne le
laissez pas déborder. Etrillez–le soigneusement dans le sens du poil avec une
brosse dure. Vaporisez–le d’un extrait spatio–temporel pour renforcer ses
défenses naturelles. Veillez cependant à ce qu’il n’occupe pas trop de place,
car il a tendance à s’étaler sans limite.
Emmenez–le
dans un endroit désert où il pourra trouver sa juste mesure. Choisissez un
arbre suffisamment grand et solide. Attachez votre temps à l’arbre avec sa
laisse, laissez–lui assez de longueur pour qu’il puisse remuer. Informez–le de
vos intentions avec sobriété ; surtout pas de pathos inutile, car il n’en
a que faire. Partez sans vous retourner. Vous êtes libre. Ne laissez pas votre
sentiment judéo–chrétien de culpabilité vous empoisonner l’existence ;
vous avez fait ce qu’il fallait.
22 avril 2008
Chant du pangolin post-moderne

me voici devant vous, je suis le pangolin
au charme mystérieux, au regard opalin
et le son de ma voix n’est-il pas cristallin
quand je déplore ici mon destin orphelin
mon univers est vert et mon milieu salin
bien qu’aimant m’enrouler, je ne suis pas félin
et j’ai peut-être un nez, qui n’est pas aquilin
- pardon si vous trouvez mon propos sibyllin -
je suis las de courir et du four au moulin
de me faire empâter dans tout ce kaolin
je vais partir d’ici, de ce blogue en tremplin
à me carapater je me sens bien enclin
Fuligineuse
22 mars 2008
Trapèzes volants

Assise sur la mince barre cylindrique, la main tenant légèrement une corde si fine qu'on la voit à peine, les cheveux pendant dans le noir, la trapéziste regarde quelque part dans le vide au-dessus des têtes, elle semble fixer les étoiles.
Quelles volutes d'émeraudes sont passées dans son esprit ? Quelles écharpes de brume ont traversé le souvenir des verres brisés ?
Les tigres tournent en rond dans leur cage, leurs grands yeux d'or renversés vers le reflux de leur jungle intérieure. La musique sauvage envahit l'espace sans échancrure. Les garçons gracieux et élancés sautent sur le dos des chevaux blancs à la longue crinière.
Mais la trapéziste ne les voit pas. Quelques larmes ont coulé sur sa joue nacrée, évaporées avant d'arriver au sol.
Fuligineuse
Texte initialement publié sur Wikipen.
Image : Solveig Dommartin dans Les Ailes du Désir de Wim Wenders (source Le coin du cinéphage)
20 février 2008
Une plage de sable noir
Depuis que j'étais entré dans cette pièce, je ne voyais plus qu'en noir et blanc. Une vaste plage de sable noir avait envahi ma tête lasse. J'aurais pu devenir l'ange gardien d'une chanteuse de rock ou tenir un salon de thé au riz. En prenant le train de nuit sans bagages, la bouche cachée dans le creux de la main. Chacun a un squelette dans son placard, une image de sang qui revient dans votre cauchemar le plus habituel. Il n'y a qu'à faire une promenade nocturne, sans lumière et sans souliers. Les disciples venaient écouter le maître et le prenaient pour un génie. Il avait échappé un jour au couloir du condamné et connu une nouvelle naissance. De quelle blessure s'agissait-il, reçue au bord de l'étang ? Pourrait-il encore emprunter les escaliers qui montent vers la voie lactée ?
Depuis que j'étais monté dans le train de nuit sans bagages, une vaste plage de sable noir avait envahi ma tête lasse. De quelle blessure s'agissait-il, reçue au bord de l'étang ? J'aurais pu devenir l'ange gardien d'un salon de thé au riz. Chacun voit un squelette, dans son cauchemar le plus habituel, emprunter les escaliers. En prenant une chanteuse de rock, la bouche cachée dans le creux de la main. Il n'y a qu'à faire une promenade nocturne, dans une image de sang qui revient sans lumière et sans souliers. Dans cette pièce, je ne voyais plus qu'en noir et blanc. Les disciples venaient au couloir du condamné écouter le génie et le prenaient pour un maître. Il avait échappé au placard, un jour. Pourrait-il encore connaître une nouvelle naissance et aller vers la voie lactée ?
Depuis que j'étais devenu l'ange gardien d'une chanteuse de rock, j'avais échappé un jour au cauchemar le plus habituel et connu une nouvelle bouche. En prenant le train de nuit sans squelette, la naissance cachée dans le creux de la main, reçue au bord de l'étang. Chacun a un bagage dans son placard, une image de sang qui revient dans votre couloir du condamné. Il n'y a qu'à faire une promenade nocturne, emprunter les escaliers. Une vaste plage de sable noir avait envahi ma tête lasse. J'aurais pu tenir un salon de thé au riz, où les disciples venaient écouter le maître et le prenaient pour un génie. De quelle blessure s'agissait-il ? Je ne voyais plus qu'en noir et blanc. Entré dans cette pièce, pourrait-il encore monter, sans lumière et sans souliers, vers la voie lactée ?
Fuligineuse
Texte initialement paru sur le site Wikimaginaire
