22 janvier 2009
Cendres et panaches

S’arrachant d’un élan irrésistible au limon originel, le Sablier renaît encore une fois de ses cendres. Celles-ci, répandues par son sursaut, fertilisent les terres alentour. Le Sablier brosse négligemment ses plumes ternies, ajuste son chapeau de velours dévoré à la bonne inclinaison et se met en route. Sur son passage les marquises s’évanouissent en révérences enchevêtrées, les coqs le saluent d’un chant rouillé et les geôliers libèrent les prisonniers sur lesquels la grâce tombe comme une giboulée de mars. Le Sablier sifflotte pour harmoniser les bruissements de conversations qui foisonnent autour de lui. Un troupeau d’anges fanfarons aux joues un peu sales veille à la présence des bouquets, des passementeries et autres salmigondis. Le Sablier passe les mensonges au tamis et garde les plus gros dans un garde-mensonges, réservoir dont il tirera à l’occasion des arguments imparables pour faire trébucher les politiciens. Tandis que le jour tire désespérément sur l’ourlet de sa tunique pour tenter de l’allonger quelque peu, le Sablier s’arrête à chaque troquet pour trinquer avec les amis retrouvés. Ils célèbrent d’avance la venue prochaine du printemps, qui leur a envoyé un courriel pour annoncer celle-ci le 20 mars. Les palombes battent des ailes pour applaudir et les bois résonnent de fanfares discordantes.
Image : Botticelli, Le Printemps (Web Gallery of Art)
17 janvier 2009
Le Tasse y lit
il vaudrait mieux que je t’oublie
il vaudrait mieux que je t’efface
de ma mémoire inétablie
que je n’ose plus voir en face
je sais la réalité plie
sous le fardeau de ce qui passe
et la journée est bien remplie
des tâches qui vous rendent lasse
si de ton image pâlie
si encore un contour je trace
où ira ma mélancolie
vivra-t-elle si je trépasse
il vaudrait mieux que je t’oublie
(car l’histoire point ne repasse)
et que devant tous je publie
mon intention de contumace
alors peut-être de la lie
je boirai jusqu’au bout la tasse
et jetant tout ce qui s’entasse
je vivrai toute ma folie
Fuligineuse - mars 07
Image : Nicolas Poussin, Tancrède et Herminie,
d'après le poème du Tasse "Jérusalem délivrée" (vers 1630)
10 janvier 2009
Nous ne sommes pas d'ici
Nous ne sommes pas d’ici.
Il n’y a aucun doute là-dessus : nous venons d’ailleurs.
On ne nous a pas demandé d’où.
On ne nous a pas demandé pourquoi.
On ne nous a pas demandé si.
Mais nous savons bien que nous sommes différents.
Cela se voit de tant de manières.
Les yeux que j’ai derrière le crâne.
La capacité que tu as de marcher sur les murs.
Ce n’est pas étonnant qu’on nous regarde.
Nous parlons pourtant à tout le monde.
Nous sommes différents mais nous sommes bienveillants.
Nous voulons être avec vous aussi.
Vous pouvez venir avec nous.
N’ayez pas peur de nous.
N’ayez pas peur de nous.
Vous pouvez venir avec nous.
Nous voulons être avec vous aussi.
Nous sommes différents mais nous sommes bienveillants.
Nous parlons pourtant à tout le monde.
Ce n’est pas étonnant qu’on nous regarde.
La capacité que tu as de marcher sur les murs.
Les yeux que j’ai derrière le crâne.
Cela se voit de tant de manières.
Mais nous savons bien que nous sommes différents.
On ne nous a pas demandé si.
On ne nous a pas demandé pourquoi.
On ne nous a pas demandé d’où.
Il n’y a aucun doute là-dessus : nous venons d’ailleurs.
Nous ne sommes pas d’ici.
Fuligineuse
27 novembre 2008
Le reliquat des herbivores
On ne leur a pas laissé
d’alternative, on les a mis au pied du mur, devant le fait accompli. Les
crédences ont été supprimées, les bévues aussi, et les escarboucles sont soumises
à de sévères quotas. Un écornifleur diplômé a été chargé de s’assurer que ces
nouvelles dispositions, nécessaires du fait de la grande crise financière,
seront strictement observées. Il n’y aura pas non plus de ramage lors de la
passation du solstice. Mais de tout cela les herbivores ne se soucient guère, trop
occupés à tamiser d’une main légère le fardeau de leurs habitudes. Quant aux
coulées de lave du volcan, on pourrait presque dire qu’elles sont les
bienvenues. C’est à croire que la fertilisation croisée des chevelures en
dépend. Au pire, cela donnera des opportunités de chute intégrale des
logarithmes.
Fuligineuse
25 octobre 2008
Circonstances
la rivière entraîne sans voir
les mots jetés à l’eau
les yeux fermés
la forêt engloutit les membres
repus de fatigue inconnue
dans un éclair
et le ciel aveugle s’étend
en l’absence totale
de son immunité
19 octobre 2008
Facteurs nocturnes
Chaque nuit d’insomnie, ils viennent me rendre visite, m’apporter le courrier de l’autre monde, les lettres non écrites et les messages non envoyés.
Il y en a un grand et un petit, un Noir et un Blanc, un gai et un triste, un gay et un non-gay. Ils alternent de manière aléatoire. Je les soupçonne de tirer au sort, bien qu’ils affirment le contraire.
Je leur offre un peu de musique, une touche de blues, un verre de vin, parfois un soupçon de chocolat noir. Mais ils ne peuvent pas rester bien longtemps. Ils ont d’autres insomniaques à visiter.
Après leur passage, je lis mon courrier de la nuit et je corrige les épreuves.
Fuligineuse
18 octobre 2008
Illusions retrouvées

Il l’aperçoit soudain qui
lui barre le passage et il tente de l'écarter sans lui demander ce qu'elle fait
là. Il ne l'a pas vue depuis cette brève rencontre sur la rive du fleuve et il
sent imémdiatement la fièvre le saisir. Faire des promesses, ce n'est pas un
passage obligé, mais c'est une solution quand on n'a pas misé sur le bon
cheval. On n'a pas la moindre intention de les tenir mais cela donne l'illusion
d'avancer. Dans la pénombre, il voit à peine où il va. Il distingue vaguement
des étagères de livres, un fauteuil crapaud aux coussins élimés, une petite
table où sont abandonnées des cartes à jouer. Pourquoi toujours se priver de ce
qui vous fait le plus envie ? Pourquoi ne pas s'abandonner aux délices du repos
dominical dans les parfums puissants venant de la brûlerie de café voisine ? Il
ne va pas jusque là, mais il se dit que les signes et les prodiges ne doivent
pas être négligés. On peut toujours prendre le maître du monde pour un tigre en
papier et le projeter jusqu’aux nuages.
Fuligineuse
27 septembre 2008
Le voyage du blogueur
Il naviguait au hasard des blogs, sautant d'un lien à l'autre comme à la marelle, lisant trois lignes ici, trois notes là, s’éloignant immédiatement quand le style ne lui plaisait pas, quand le ton était trop racoleur, quand les fautes d’orthographe l’empêchaient de comprendre les mots. Il se sentait parfois intéressé par une réflexion, amusé par un jeu de mots, touché par une l’expression d’une émotion qui lui semblait atteindre l’universel. Mais il ne restait jamais bien longtemps sur le même site, il lui fallait vite passer au suivant, puis à un autre encore, dans une sorte de boulimie éperdue et insatiable. Choisir, c’était irrémédiablement se priver de tout ce qu’on n’avait pas élu ; et le texte lu perdait alors de sa saveur, de son intérêt, comme un vêtement qui ne peut séduire que dans une vitrine, au milieu de tous les autres et dans une mise en scène appropriée. Certains blogs parvenaient toutefois à le retenir plus longuement, lorsqu’il ressentait obscurément une affinité secrète avec leur auteur et qu’il se disait : ce garçon, il pourrait sans doute être mon ami ; cette fille, je pourrais peut-être l’aimer. Cela n’allait pas plus loin et il ne faisait rien pour entrer en

contact avec les diaristes, bien que la plupart d'entre eux aient fourni une
adresse électronique. Ainsi errant un soir, au cœur de la nuit, dans le silence
de son immeuble où les rares salariés dormaient pour reconstituer leur force de
travail, il tomba sur un blog particulièrement attirant. Accord du style et de
la pensée, subtilité et profondeur, humour et lyrisme étroitement enlacés.
Comme il aurait aimé rencontrer la personne qui avait écrit cela ! Bien
que charmé, il passa cependant à un autre, puis revint au précédent, sentant
confusément qu’il y avait là quelque chose à élucider. Les notes étaient
relativement anciennes, le blog était arrêté, mais non fermé, depuis plusieurs
mois. Et soudain il tressaillit en reconnaissant, dans un récit qui dissimulait
à peine sous le costume de la fiction des faits dont la réalité semblait
évidente, un incident si singulier qu’il ne pouvait être arrivé deux fois. Il
lui fallut se rendre à l’évidence : ce blog, c'est lui qui en était
l’auteur.
11 septembre 2008
Après dissipation des brouillards matinaux

Il ouvre les yeux, les referme aussitôt. C'est l'aube, à peine. Il songe qu'il n'est pas encore temps de se lever, essaie de savourer l'instant, d'y rester fixé. Mais déjà son esprit s'élance vers les tâches de la journée à venir et les soucis de la veille. Il s'efforce de le ramener au moment présent, comme un chien de berger avec des moutons vagabonds. Des rêves de la nuit, il ne reste que quelques traces incertaines, des flocons de brume stagnant encore sur la prairie après dissipation des brouillards matinaux. Même pas d'images, à peine l'ombre d'une idée de ce que pouvait être le contenu du rêve, qui avait peut-être une structure, une histoire, une continuité. Il pense à la scène d'ouverture d'un roman de Roger Vailland, Les Mauvais Coups, scène qui se passe justement à l'aube, à la campagne, les protagonistes partant à la chasse. Mais il est déjà temps d'aller préparer le café.
Fuligineuse
Image de Darren Hester chez Open Photo
08 septembre 2008
Physionomie des ténèbres
Le vestibule s'ouvrait brutalement sur les lions cramoisis. Il n'y avait aucun corbeau en vue, et le trouble des participants grandissait de minute en minute. La fumée épaisse qui entourait l'échelle de Richter les empêchait de distinguer les marbres de l'hiver. Un sac de velours plein de graines à la main, le sorcier procéda à un déluge de plumes. Le relief de son intervention n'avait jamais été mieux proclamé. Une balustrade de fer forgé le protégeait des tentations et il se

photo : Wilson, Floor Lobby Area
trouvait assuré des prodiges. Longtemps, il s'était promené à l'ombre des statues, tirant ses prophéties d'un livre ouvert au hasard. C'était tout autant la chanson paillarde du vagabond que les litanies du mendiant. Celui qui un jour ou l'autre se prend pour l'esprit des lieux. Il suffit de passer le pont en gardant le regard fixé sur la girouette. Ne pas se fier à l'absence de bruit : c'est tout simplement le signe du sommeil des oiseaux. Ils auraient aussi bien pu couper le destin en rondelles.
Fuligineuse
