22 janvier 2009
Cendres et panaches

S’arrachant d’un élan irrésistible au limon originel, le Sablier renaît encore une fois de ses cendres. Celles-ci, répandues par son sursaut, fertilisent les terres alentour. Le Sablier brosse négligemment ses plumes ternies, ajuste son chapeau de velours dévoré à la bonne inclinaison et se met en route. Sur son passage les marquises s’évanouissent en révérences enchevêtrées, les coqs le saluent d’un chant rouillé et les geôliers libèrent les prisonniers sur lesquels la grâce tombe comme une giboulée de mars. Le Sablier sifflotte pour harmoniser les bruissements de conversations qui foisonnent autour de lui. Un troupeau d’anges fanfarons aux joues un peu sales veille à la présence des bouquets, des passementeries et autres salmigondis. Le Sablier passe les mensonges au tamis et garde les plus gros dans un garde-mensonges, réservoir dont il tirera à l’occasion des arguments imparables pour faire trébucher les politiciens. Tandis que le jour tire désespérément sur l’ourlet de sa tunique pour tenter de l’allonger quelque peu, le Sablier s’arrête à chaque troquet pour trinquer avec les amis retrouvés. Ils célèbrent d’avance la venue prochaine du printemps, qui leur a envoyé un courriel pour annoncer celle-ci le 20 mars. Les palombes battent des ailes pour applaudir et les bois résonnent de fanfares discordantes.
Image : Botticelli, Le Printemps (Web Gallery of Art)
13 juin 2007
Le Sablier en voyage
Une fois de plus, le Sablier se prépare à partir en voyage. Il ne passe jamais très longtemps au même endroit. Quand le printemps revient, surtout, il doit partir. Il lui faut très vite d’autres terres, d’autres rivières, d’autres soleils. Il lui faut arriver au crépuscule dans des villes inconnues, des villes au bord de la mer où les rues débouchent sur la visite des songes, des villes où le brouillard stagne longuement, le matin, avant que les illusions ne se dissipent. Le Sablier connaît pourtant l’allégresse des rencontres. Il a soin de voyager léger et de n’emporter, dans son petit sac brodé, que quelques livres de première nécessité. Il aime par-dessus tout le moment où le train sort de la cité et où les maisons s’espacent avant de disparaître complètement. Il sait que son cheval l’attendra à la prochaine halte, car la suite de son parcours s’écarte des chemins battus et l’emporte vers des horizons que nul œil humain ne contemple. Et tantôt c’est la douceur d’épaule du désert et tantôt c’est le ventre humide de la forêt. Et toujours le Sablier y marche seul, la tête enrubannée par le panache de ses paroles qui se perdent à l’inutile passage du gué. Il envoie à ses amis lointains des messages codés qui leur donnent envie de courir à perdre haleine pour rejoindre d’autres rivages. Il chantonne pour lui-même, bercé par le pas nonchalant de son cheval, des berceuses russes sans armature et des litanies d’un temps oublié depuis si longtemps qu’on ne connaît même plus son nom.
Fuligineuse
15 mai 2007
Tombé de la lune
Tombé de la lune au point du jour, le sablier s’étonne de sentir la terre aussi douce et moëlleuse sous ses pas. Que s’est-il donc passé dans cette nuit de tant d’années ? Et auparavant, les feuilles étaient-elles vraiment aussi vertes, l’eau du puits aussi fraîche, le ciel aussi transparent ? La musique céleste qui le transperce de la fontanelle à la plante des pieds et de l’endroit vers l’envers, côté doublure, ne lui laisse aucun doute à ce sujet. Celle qu’il aime rôde. Le sablier erre dans la ville déserte au matin du premier jour. Le vertige lui ouvre des assomptions polymorphes. La terre découverte étend ses lisières jusqu’aux lignes dentelées des montagnes ; c’est là que les ours chassés du pôle lisent leurs prédications à des auditeurs veloutés, allongés face au ciel sur des transatlantiques. Plus loin, les fleuves impétueux se rejoignent pour nouer ensemble leurs chevelures de l’autre côté de la planète. Les intermittences des ondes ne troublent pas le sablier qui, patiemment, lisse les ombres des falaises avec un peigne perdu. Les tâches intempestives lui semblent légères comme si elles avaient été programmées par un écureuil en bondissant. Il assemble dans le creux de sa main des fils de soie et de laine qui soudain n’ont nul besoin de tissage. Il lave dans la rivière, avec une lessive à paillettes d’or, les mots les plus usés qui reprennent leur fraîcheur. Peu lui importe que cela fasse rire les lavandières. Il pose l’un à côté de l’autre, sur la rive encore endormie, les petits cailloux polis par le flot et s’amuse à les voir dessiner des constellations. La brume de l’aurore, sa tirade finie, se hâte de disparaître derrière les grands sapins ; il est certain que la journée sera belle.
Fuligineuse
6 mai 07
31 décembre 2006
Dernière journée de l'année
Le sablier étend le
bras pour saisir par les pans de sa cape noirâtre la dernière journée de
l’année qui s’enfuit. Déjà l’année ne se compte plus en jours, mais en heures
dont le nombre se réduit sans pitié. Bientôt il n’en restera plus trace. De
doux hérissons passent en file indienne, chantant des cantiques alternatifs. L’année
s’en va sans se retourner, emportant quelques noisettes dans son petit sac à
dos de cuir fauve. Le sablier hausse les épaules : une de perdue, une de
retrouvée ! Il ira accueillir la nouvelle venue au seuil de son palais,
avec un bouquet d’immortelles. Il a convoqué aussi ses musiciens pour lui
donner l’aubade. Lui-même aura revêtu son costume de passage d’année, mi-parti
de rouge et de vert, de toutes les couleurs complémentaires et aussi, pour
faire bon poids, de noir et blanc. Le ciel est pâle comme la joue d’une dame
oubliée. Les images des jours passés, bientôt doublement passés, ont été
chargées chacune dans une coque de noix équipée d’un mât-allumette et d’une
petite voile de papier japonais. Et les petits bateaux ont été lancés sur la Rivière de Non Retour au
son du rire de Marilyn. Le sablier frissonne et, s’enroulant dans son écharpe
duvetée, lève son verre rempli d’un vin ambré et vigoureux ; puis il
s’éloigne en silence dans la rue déserte.
Fuligineuse
15 août 2006
Cartes géographiques
Où le sablier est–il aller chercher ces cartes géographiques ? Il les porte enroulées dans son carquois ; elles témoignent de l’arche d’alliance qu’il a conclue avec lui–même et signée de ses étamines. Il n’a pas eu besoin de saupoudrer de talc l’épître écrite en hâte, debout devant le pupitre : l’encre avait déjà séché. Les nuages s’accumulaient, menaçants ; il ne fallait pas différer davantage le départ.
Je ne peux pas vous dire de qui est le portrait que le sablier a soigneusement serré dans un coffret de cèdre : il ne m’a pas laissé voir. Il m’a semblé que c’était une dame du temps jadis, avec une robe de velours noir, mais je ne saurais en jurer. Les recommandations étaient de vaines paroles et les adieux ont été abrégés. Je ne le vois jamais partir sans une crainte obscure de ne le revoir jamais, et mes doigts se souviennent alors d’avoir touché sur sa nuque les cheveux coupés par hasard trop court.
Plus le temps passe, plus ses voyages sont lointains, plus ses absences sont durables ; et quand la nuit tombe, je me demande dans quel continent il a fait escale, et si l’heure est pour lui celle de l’aube ou du milieu de la journée. Il voyage léger et n’envoie guère de lettres ; parfois cependant, un message arrive par pigeon voyageur. Il utilise aussi le rayon vert pour les nouvelles les plus importantes.
Il me semble parfois le croiser au détour d’une rue, reconnaître son costume bariolé, les plumes ébouriffées de sa tête, mais c’est toujours l’illusion qui me conduit dans ces impasses glauques. J’arrive au pied du mur où des éboueurs vêtus de vert me prennent en photo pour l’album de leur grand–mère. Des pas pressés s’entendent et se répondent un peu plus loin. Le canal coule à l’envers. Les images renvoient à des mots qui suscitent d’autres images, à moins que ce ne soit le contraire. Il pleut même quand il ne pleut pas. A l’autre bout du monde, le sablier a rempli sa besace d’étoiles et de champignons. Il n’a pas besoin d’autre chose pour continuer sa route.
Fuligineuse
29/4/06
28 avril 2006
Prose du scrupule
Le sablier fouille méticuleusement ses tiroirs, à la recherche des rubans qui attachaient, le jour de l’incendie du bazar de la Charité, la chevelure de Bérénice. En vain. Pourtant, il ne se souvient pas de les avoir donnés ni vendus. A la place il trouve une lettre du poète mort dans la neige, un stylo à encre sans encre, un pétale de pivoine qui a traversé bien des frontières. Le sablier rassemble ces objets dont il fera un bûcher avant de partir. Puis il s’élance soudain par la fenêtre ouverte du printemps pour patiner au fond du canal, sous l’eau transparente qui lui agrandit les yeux. De crainte de les perdre, il les a fixés avec les élastiques orange fermant les bocaux de confiture des grands-mères. Les cinq oiseaux qui l’annoncent et les trois rongeurs qui l’applaudissent tiennent le bout de ses mitaines. Il garde dans sa poche la pierre rouge trouvée à Istanbul près du chariot laqué blanc du marchand de glaces. Il a mis dans son sac en bandoulière les révérences des sonnets, les promenades (d’un train de sénateur) dans le jardin du Luxembourg et quelques baisers attrapés au vol. Le sourire à peine entrevu de la jolie rousse (l’amie de Guillaume) l’accompagne un instant, tandis qu’il fixe ses éléments de locomotion. Le gardien du square, muni d’un sifflet de merle moqueur, rythme le passage des patineurs. Quel sera donc le destin des mésanges ? Quelle mésaventure attend les cormorans ? Quelle mésalliance a connu la famille de l’aigle ? Le sablier coupe les cartes et tire le mot « changement ». Instantanément les vents changent de direction, les vagues emportent vers le large la barque à peine éloignée et le soleil prêt à décliner repart vers le zénith écouter le concert de Miles Davis. A la porte, le sablier donne aux étoiles des billets d’entrée en or massif.
Fuligineuse
21 avril 2006
Le hardi navigateur
Au détour des sentiers qui bifurquent, le sablier a–t–il rencontré le hardi navigateur qui traverse souvent l’océan de ses sommeils ? A–t–il pu toucher, du bout des doigts, sa meurtrissure de schiste ? A–t–il reconnu son costume de scène, celui qu’il ne porte que pour la célébration annuelle des rites au bord de la rivière ? Ils ont échangé des propos secrets à voix basse ; j’ai eu beau tendre l’oreille, je n’ai rien pu entendre. Mon oreille est pourtant bien tendre, tout autant que mon cœur.
Au large, lorsque le navire a tourné les talons, le navigateur aux cheveux décolorés par d’autres soleils a jeté dans les flots l’écume des fleurs trahies. Il est descendu dans sa cabine tapissée de bois précieux et il a ouvert sur sa table de travail le cahier des longues écritures ; mais il n’a rien écrit, occupé à gratter le bois du bout de son couteau, songeant aux éventails légers des ombellifères. Le vent s’était levé dans la nuit, emportant avec lui des lambeaux de mots qu’il avait râclés au fond des vieilles malles. Les perroquets dormaient, accrochés la tête en bas aux cordages, et soupiraient dans leur sommeil le nom d’anciennes conquêtes. Le sablier sentait de lointaines brises traverser son encéphale endolori.
Dans la ville, les murs crépis d’ocre rouge retenaient encore la chaleur du jour depuis longtemps enfui. Les enfants faisaient grincer leurs balançoires et les poissons chantaient en chœur les berceuses qui leur avaient été désignées. Le voyageur n’avait jamais perçu aussi fortement, venant de l’esplanade aux platanes, l’odeur des épitaphes. Le facteur est arrivé en agitant son grelot et lui a remis une lettre pliée en deux dans une enveloppe de papier kraft. Il savait ce qu’elle contenait et il ne l’a pas ouverte, la glissant simplement dans la poche intérieure de son pourpoint, côté cœur, là où quelques heures plus tard, elle serait insuffisante pour arrêter le poignard des assassins.
Fuligineuse
18/3/06
02 avril 2006
Trajectoire
Parfois le sablier s’en va. Il n’emporte pas de bagages, il ne regarde pas derrière lui, il ne claque même pas la porte en partant. A peine tourné le coin de la rue qu’il se trouve déjà très loin, quelque part dans le chaos des étoiles. Certains pensent qu’il a suivi le canal, d’autres qu’il est passé sous la porte du triomphe. Le sablier n’en a cure, il suit son chemin et ce chemin est pour lui une vision de cristal. Il accroche des lanières aux nuages et se laisse tirer. Son passage laisse des traces à peine visibles dans la neige. Parfois cependant, on trouve une plume tombée de son aile et portant comme un trophée une minuscule goutte de sang. Mais si on lève alors les yeux, inutile d’espérer le voir, le sablier est déjà loin. Il reste longtemps absent, il n’a dit à personne où il allait ; il envoie à certains destinataires des cartes postales d’autres temps, représentant des lieux où il ne se trouve pas. Il mord les feuilles des arbres et la joue écarlate des cerises, il se grise de leur jus mélodieux. Il n’annonce pas son retour et ne s’attend pas à un comité d’accueil. Mais un jour de printemps, on ouvre les volets et on s’aperçoit qu’il est là de nouveau.
Fuligineuse
21/12/05
12 février 2006
Un sablier en hiver
Il fait froid. Le sablier a pris ses quartiers d’hiver. Son plumage, en été d’un beau vert profond, rutilant, est devenu tout bleu, un bleu indéfinissable. Il met la tête sous son aile et s’endort. Il ne veut plus faire aucun travail. Il lit des romans vieillots, des volumes dépareillés, des mémoires endoloris. Il chante parfois de vieilles rengaines. Le sablier est un solitaire et ses amis le savent bien. Pendant la saison d’hiver, je veille à ce qu’on le laisse tranquille. De temps en temps, pour le sortir de sa torpeur, je lui offre quelques douceurs, une tablette de chocolat noir aux écorces d’oranges confites, un verre de bourgogne. Il les accepte à condition de les partager. Le sablier n’aime pas le froid car il pense à la nuit du tombeau. Il allume des bougies devant l’absence des images. Je regarde par la fenêtre les empreintes de ses pattes sur la neige alors qu’il s’éloigne en direction de la gare.
Fuligineuse
01 février 2006
Le cri du sablier
Le cri du sablier est aigre et perçant, un peu comme celui de la mouette. Mais il est rare, le sablier ne crie pas souvent, il faut pour cela le pousser à bout, ce qui est difficile étant donné sa grande patience.
Le plumage du sablier est multicolore et rutilant quand il est content, mais il devient terne dans ses périodes de mélancolie. Contrairement aux apparences, c’est un animal que l’on rencontre davantage en milieu urbain. Cependant le sable du sablier est fin et doré et il provient sans doute d’un désert plutôt que d’une plage.
Le sablier est un être fondamentalement solitaire mais qui aime aussi la compagnie de ses congénères, de préférence par petits groupes. Il n’est pas à l’aise dans la foule et se montre volontiers agoraphobe (ce qui ne veut pas dire qu’il n’aime pas faire le marché).
Il peut se passer de beaucoup de choses, sauf de livres qu’il dévore à toute vitesse et de musique qu’il écoute en permanence.
Décembre 04 – Publié par Fuligineuse, porte-parole permanent du Sablier
Note écrite suite à un commentaire du 15/12/04 :
Une
question que je me pose... Je sais, c'est totalement hors-sujet, mais
voyez-vous je suis d'une incorrigible curiosité (sans doute déplacée),
alors je me lance: le sablier crie-t-il?
Si tel est le cas je
comprendrais que ce message demeure sans réponse (à part peut-être un
Certainement pas mais en ce cas ce serait contradiction, ou contre
addiction. Au choix.)
Ecrit par : Effervescence | 15 décembre 2004
Hmmm...
Je me sens comme une obligation de répondre, sinon on va encore
répandre des idées fausses... Le cri du sablier est aigre et perçant,
un peu comme celui de la mouette. Mais il est rare, le sablier ne crie
pas souvent, il faut pour cela le pousser à bout, et dans ce cas, je ne
réponds pas des conséquences.
Ecrit par : Fuligineuse | 15 décembre 2004