L'annexe du Sablier

Auteur : Fuligineuse. Espace de stockage de petites fictions courtes et autres textes éventuellement poétiques

15 avril 2009

Les voyelles du silence

Dehors, j'ai trébuché sous le regard des fauves. Aucun bruit ne permettait de conclure à l'absence des libellules. Mais perdu ou peut-être pendu dans l'orage, je tournoyais comme une girouette qu'un diable cornu aurait pris un malin plaisir à faire aller en cercle, méchamment scruté par quelques sorcières couvertes de bijoux. Couvrant mes yeux de la main, je suis rentré dans la salle obscure. L'horloge y tictaquait régulièrement, rythmant la splendeur de l'hiver. Je me tenais près de la porte, et assuré des prodiges, je brandissais un long couteau tordu. J'allais en user bientôt à l'égard des statues : mais pas question de lâcher la proie pour l'ombre. Car longtemps, j'avais fréquenté les habitants du château, avant qu'ils ne commencent à jeter des poissons par les fenêtres. J'aimais particulièrement la manière trouble dont ils se livraient à la danse.

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27 janvier 2008

Chou blanc

Une fois de plus j’avais fait chou blanc. Cela ne me faisait pas rire, ou alors rire jaune. Certes, je ne suis pas de ceux qui voient rouge à la moindre contrariété. Mais tout de même, cela me donnait envie d’aller me mettre au vert. Histoire de ne pas trop broyer du noir. Parce que la seule idée de tomber dans la déprime me fait une peur bleue.

Fuligineuse

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22 novembre 2007

Dans le train

Nous marchions sans manteaux au bord de la rivière, alors qu'elle charriait des glaçons. J'étais dans l'attente du prochain passage de quelque âme errante. Sa beauté m'avait frappé comme celle d'un déjeuner sur l'herbe. De ceux que l'on représente dans les tableaux des temps modernes avec une bouteille et un squelette... Elle chantonnait à mi-voix une sorte de mélopée disant que l'amour est un tyran. Je me disais qu'on serait bientôt à la fin de l'hiver et que je pourrais enfin cesser de me casser la tête. Mais nous n'étions pas pressés d'arriver. Si Perséphone portait une robe trop courte, on pourrait toujours l'enfermer dans sa chambre. Je rêvais du moment où le train allait passer le long des étangs. J'étais sûr de ressentir leur proximité dans ma chair. Ce n'était pas la première fois que je faisais une rencontre dans un train de nuit.

Fuligineuse

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24 mars 2007

J'ouvre le livre (4)

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
(Apollinaire)


Demeure ainsi avant que le coq chante, quand les lilas refleuriront, quand tu auras fini de faire tes devoirs. Le soleil décrit une courbe étincelante autour de la tangente de la terre et s’incline en suivant la trajectoire prévue, derrière la silhouette de la tour St Jacques enveloppée de gaze épaisse comme la tête de l’apiculteur. Tu passes en riant, tu passes en courant, tu passes et ne reviens pas, fleur de maïs, ombres de la nuit qui s’approche sur la campagne, il sera bientôt l’heure d’ouvrir le portail et de faire rentrer les bêtes, la nuit va tomber, plusieurs nuits vont tomber, heure après heure, des gouttes d’eau aspergées venant de la cascade, le monde s’enveloppe dans une houppelande grise et se retourne de l’autre côté pour dormir. Je n’ai pas fermé l’œil depuis quelques siècles, dès que je relâche mes paupières, des cauchemars fuligineux viennent m’assaillir, je me redresse et vais boire à la fontaine, l’eau est calme et limpide, nous pourrions être des héros, juste pour un seul jour. Nous pourrions être les héros de notre propre histoire, être des rois et des reines, vivre sept vies, retomber toujours sur nos pattes, déchiffrer les parchemins des ermites, nous pourrions certainement, sans doute, assurément. Ce que disait la bouche d’ombre, le long des sentiers qui bifurquent, n’a pas grand chose à voir avec le sermon dont m’a gratifié l’évêque de Magdebourg, le jour où je suis allé voir la fin du monde.
En ce bas monde, disait un passant, pas d’autre solution que de vivre en apnée, tourner en spirale autour de la pierre qui vire, écorcher la reliure du livre des livres. Des ombres rassemblées sous le couvert des arbres, au bord de la clairière, déclament des poèmes flamboyants, les épanchements se synchronisent, les étroites semelles de mes sandales de grief se fondent dans le bief ouest du canal.

(A suivre)
Fuligineuse

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07 mars 2007

J’ouvre le livre (3)

Et lorsque nous aurons bu, avalé jusqu’au bout le divin breuvage qui nous procure les délices de l’oubli et de l’aisance universelle, nous serons au centre du jardin paradisiaque, dans notre empire intérieur. Mais ce n’est pas encore le moment, je le vois bien, car ma tristesse est infinie, elle me prend dans ses bras de grande chauve-souris veloutée et elle m’emporte à travers le ciel, elle m’emporte au-delà des mers, elle m’emporte au sommet des plus hautes cîmes. J’aime ses voiles gris fuligineux, son visage grave et pourtant souriant, son accueil toujours bienveillant. Il y a si longtemps qu’elle me tient compagnie, depuis que les lettres du palimpseste se sont effacées. Le vent soufflait sur la lande cette nuit-là, les sapins gémissaient sous l’outrage, et même les rochers s’étaient refermés sur leurs perplexités coutumières. J’ai écarté le volet et j’ai vu les nuages courir devant la lune rougeâtre, pressés d’arriver à l’autre bout de l’horizon où ils étaient attendus de pied ferme par une délégation de plénipotentiaires en costume de gala. J’ai pris le livre et il s’est ouvert de lui-même à la page où je l’avais laissé la veille, l’année précédente, il y a mille ans, la page des sept voyages de Sinbad le marin. Je vous le lirai le soir, au coin du feu, tandis que le train nous emportera vers de nouvelles contrées plus blanches et plus froides que le cœur de la Reine des Neiges. Je vous dirai aussi comment la cruauté des choses a tracé ses marques indélébiles sur la crosse de mon pistolet : depuis, il ne peut plus cracher que du ciel bleu. Le regard du Sablier se perdra dans les forêts impalpables qui longent la voie du chemin de fer ; il connaît trop bien mes histoires ressassées et n’a plus besoin de les écouter. (A suivre)

Fuligineuse

 

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05 mars 2007

J'ouvre le livre (2)

Au port justement, la taverne du coin vient d’ouvrir, le cabaretier allume ses petites lampes phosphorescentes, la serveuse en jupon pourpre remplit les carafes d’un vin si clair qu’on dirait de l’eau, une eau magique qui enivrerait mieux que du vin. Deux marins trinquent déjà, les verres courts à fond épais s’entrechoquent bruyamment, ne vont-ils pas bientôt se mettre à chanter ? Les équinoxes sont trompeuses, on s’imagine être parvenu à la porte du palais, et puis les gardes croisent leurs hallebardes : passez votre chemin, on n’entre pas. Inutile d’insister, mieux vaut partir en courant, courir courir à perdre haleine jusqu’au parc, se laisser tomber pantelant sur la pelouse rase, gésir face au ciel sous l’ombre des grands châtaigniers. Les écureuils viennent vous remplir les poches de noisettes. Les souvenirs débordent tout à coup de la fontaine, il a suffi d’une goutte d’eau superflue et voilà qu’ils se répandent par dessus le marbre blanc bordant le bassin, que faire ? où diable ai-je rangé mon épuisette ? Je n’en sais plus rien. Les images sont délavées, détrempées, effilochées par un trop long séjour dans l’eau de la fontaine, et les odeurs, où se sont-elles perdues ? et les sons, quelles oreilles velues les captent encore ? Il est temps de fermer les volets, il est temps de ranger les oriflammes, il est temps de boire un verre à ma santé. (A suivre)

Fuligineuse

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J'ouvre le livre (1)

J’ouvre le livre et les mots s’en échappent, ils coulent de la bonde en kyrielle écumante, il est trop tard pour les rattraper. J’ouvre le livre et les personnages en sortent, les uns solennels, d’autres dérisoires, tous pressés de partir, de quitter les pages où ils étaient pressés les uns contre les autres , cette promiscuité de papier. Les lignes dérivent, se tordent, deviennent bancales, les lettres s’effritent au bout des mots, les pluriels sont égarés, les accords sont désaccordés. La servante au grand cœur s’est emparée du balai et à grands coups ravageurs, elle ramasse toute cette jonchée, cela fera de quoi allumer le feu ce soir, un peu de petit bois et le tour est joué. Dans la rue, les marchandes d’éventails ont fermé leurs éventaires, elles ont tout vendu, il y avait tellement de vent aujourd'hui. Elles-mêmes ont pour se rafraîchir des esclaves mâles vêtus de soie et de lin, qui agitent mollement de longues palmes bifides. La nuit va bientôt tomber, le ciel est plus pâle. Passe un cavalier rêveur, en costume de satin taupe, passementé de gris, passepoilé de mauve ; c’est son cheval qui le mène, car il a perdu la mémoire ; ses larges yeux verts sont fixés sur un point intérieur qu’il s’efforce de retrouver, et il avance lentement, la main posée à plat sur l’encolure de l’animal fidèle qui le conduira à bon port. (A suivre)

Fuligineuse

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01 février 2007

Un éventail pour un autre

Éventail de madame Fulie

Avec l’homme pour tangage
Rien qu'un parlement aux lieux
Le fût dur vert se ménage
Du corgi très sérieux

Aime tout bas la fourrière
C’était vent, aïe ! si séduit
La même Parque hiver hier
Toi quelque tiroir a fui

L’impie (d’où l’are des cendres
Tour cassée en chaque train
Un peu d'indicible tendre
Seule à me vendre satin)

Toujours tel il happe art, est-ce
Entre tes reins sans caresse.

Fuligineuse

_Eventail_renoir

Renoir - DR

source du poème :
Éventail de madame Mallarmé

Avec comme pour langage
Rien qu'un battement aux cieux
Le futur vers se dégage
Du logis très précieux

Aile tout bas la courrière
Cet éventail si c'est lui
Le même par qui derrière
Toi quelque miroir a lui

Limpide (où va redescendre
Pourchassée en chaque grain
Un peu d'invisible cendre
Seule à me rendre chagrin)

Toujours tel il apparaisse
Entre tes mains sans paresse.

Stéphane Mallarmé

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24 août 2006

Mel Hank Ollie

quand de minuit sonnent les douze
coups au grand clocher de Toulouse
je n’ai pas un radis de flouze
pas de mélodie andalouse
pas d’entrechats sur la pelouse
oui c’est bien un soir pour le blues

ma tristesse est un peu jalouse
elle joue la méchante épouse
collante ainsi qu’une ventouse
oui c’est bien un soir pour le blues

que les mots me cousent ou décousent
aux voyages de La Pérouse
dégustant lychees ou arbouses
oui c’est bien un soir pour le blues

Fuligineuse

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03 février 2006

Fougère, je t'aime

Fou, j’erre dans les bois et les landes.
Oui, fou de toi, de ton sourire lointain, de tes yeux languides.
Je caresse les plantes, j’enlace les arbres,
J’enroule les feuilles autour de mes doigts
pour mieux sentir leur parfum.
Fou, je cours à droite et à gauche en grandes enjambées,
Je tombe dans la poussière et ça fait rire les écureuils.
Je souris aux nuages et aux ruisseaux.
Que je suis heureux d’être fou !

Fuligineuse

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